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Justice divine, justice des hommes et vox populi

Dans un livre comme la Bible, on pourrait s’attendre à ne trouver qu’une seule forme de justice, celle de Dieu. Elle n’est évidemment pas absente du message de l’Ancien comme du Nouveau Testament. Jésus mettra en évidence cette justice divine, valide aussi bien dans l’éternité que sur la terre et du vivant des êtres humains concernés.  Le texte de Paul aux Romains résume assez bien l’approche des croyants face à la justice divine : « Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère; car il est écrit: A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur. » (12/19)

Par ailleurs, nous sommes dans un pays où il est de bon ton de critiquer la justice. Ses lenteurs, évidentes et regrettables,  ses erreurs judiciaires,certainement rares mais très médiatisées,  ses déviances selon qu’elle est entre telles ou telles mains politiques, la gauche ou la droite,  son indépendance très critiquée et déconsidérée. A coup de petites phrases assassines du genre « Je ne fais plus confiance à la justice de mon pays » on a fini par oublier que la justice des hommes est la garantie pour la société de la bonne marche d'une démocratie. 

Ainsi dans la Bible, trouve-t-on un système judiciaire en place et valorisé. N’est-ce pas à propos des juges qu’un dénommé Assaph écrira : « J'avais dit: Vous êtes des dieux, Vous êtes tous des fils du Très-Haut. «  (Psaume 82/6). D’ailleurs le Dieu de la Bible semble être très attentif à la manière dont les êtres humains rendent la justice. 

La négation de la justice ou bien l’injustice pratiquée dans les prétoires sont le ferment de toutes les dictatures. A aucun moment la justice divine dans la Bible ne se substituera à la justice humaine. C’est encore ce que le même apôtre Paul écrira « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges? Et nous ne jugerions pas, à plus forte raison, les choses de cette vie » ? (6/20). Bien loin de stigmatiser la justice des hommes dans ce texte, il fait appel à la capacité des gens à éviter des procédures inutiles, face à des conflits pouvant se régler sereinement entre personnes de bonne volonté. 

Reste le cas de la vox populi ! C’est elle qui va conduire à la condamnation à mort de Jésus. Pilate, le procureur romain, sera emporté dans la folie de l’injustice pour avoir écouté la voix du peuple. 

La vox populi c’est le peuple qui juge à la tête du client, à l’emporte pièce, sans rien connaître du dossier d’accusation, sans avoir écouté les témoins à charge et à décharge. La justice rendue selon la vox populi, c’est celle qui conduira au meurtre de Zacharie, fils de Barachi (Matthieu 23/35) et tellement d’autres. Et là, pour le compte, la Bible dans son ensemble condamne totalement cette justice aveugle, bête, méchante et pour tout dire criminelle. 

La femme dite « adultère » dont l’histoire est rapportée dans l’évangile selon Jean va échapper de peu à cette justice expéditive (Jean 8), grâce à l’intervention de Jésus. Ce dernier ne lui donnera pas raison une seule seconde, mais surtout il donnera tort à ses juges iniques, qui cherchant à faire un exemple, ou bien à piéger Jésus, étaient tout à fait prêts à lapider une femme, alors que la loi juive prévoyait qu’en cas d’adultère avéré, les deux personnes concernées devaient être jugées de la même manière. Mais là, où est l’homme ? 

On a tous vu des westerns magnifiques, avec des chevauchées remarquables, des duels impressionnants , mais ce qui a marqué l’histoire des Etats-Unis naissants c’est surtout la justice selon la vox populi. On pendait haut et court, sans preuve, sans jugement, sans avocat de la défense. 

On assiste à un retour très inquiétant de la vox populi aujourd’hui, via les réseaux sociaux. Ces derniers ne sont pas responsables de ce come back inquiétant, ils n’en sont que les vecteurs. Ainsi, on peut accuser quelqu’un, via un journal, un média, balancer une accusation sans preuve, sans plainte, sans dossier, sans juge, sans témoin (ou alors seulement ceux de l’accusation), sans avocat, sans procédure et c’est parti pour un lynchage en règle. Cette justice selon la vox populi, qui s’appuie uniquement sur les dires d’une personne, sur un article, une interview et sur rien d’autre, est franchement ce que l'on fait de pire dans le genre. N’essayez surtout pas (conseil d’ami) de vous opposer à ceux qui accusent, parce que vous aurez contre vous, de manière frénétique et irrationnelle, toute une caste de gens prêts à vous pendre avec le pseudo coupable désigné d’avance ! 

L’Inquisition romaine ne pratiquait pas différemment, du moins dans la seconde partie de son existence. S’il n’y avait pas de preuve pour condamner quelqu’un, qu’à cela ne tienne, on en fabriquait et le tour était joué. Rares sont ceux qui ont pu échapper à cette forme de justice dévoyée. 

La justice des hommes n’a jamais exclu la justice de Dieu dans la Bible, bien au contraire elle est dans l’absolu, son prolongement. En revanche et sans l’ombre d’un doute, la vox populi est systématiquement condamnée et doit encore faire l’objet de notre condamnation formelle aujourd’hui. 

Samuel Foucart

 

L’avis du juriste :

Jugée par beaucoup comme étant une justice à deux vitesses , la justice française est aujourd’hui de plus en plus décriée.

Les exemples dans l’actualité sont nombreux:  de la célèbre affaire Weinstein avec #balance ton porc, en passant par la non moins médiatique Pénélope Gate, ou l’affaire un peu moins connue de Robin Marchera, l’opinion publique occupe aujourd’hui une telle place qu’elle vient s’ériger en  juge. Le web et les réseaux sociaux sont devenus plus qu’un simple moyen de communiquer et de s’exprimer.  En effet, ils mettent à disposition de leurs utilisateurs un véritable outil de pression publique que nous pourrions apparenter à un appareil judiciaire du peuple. 

Un faux pas, un scandale médiatique,  et la « guillotine digitale « peut tomber à n’importe quel instant pour n’importe qui, jusqu’à ternir une réputation et détruire une vie. 

Dans un de ses livres écrit avant d être Garde des sceaux, Éric Dupond-Moretti décrivait « un schéma de jugement populaire simpliste défini par un «  Innocent : tapez1. Coupable: tapez 2 »

Robin Marchera, 24 ans, ne s’en relèvera pas. Condamné et bien qu’ayant purgé 6 mois de prison ferme pour avoir torturé un chat et diffusé son acte sur Facebook, un grand nombre d’internautes jugeant cette peine insuffisante le harcèlera quotidiennement. Croulant sous les insultes, les menaces de mort, et épuisé par ce lynchage public, il finira par mettre fin à ses jours.

Cette « nouvelle machine judiciaire », fondée sur l’émotion,  n’est pas sans poser une pluralité de problématiques dont l’absence de la présomption d’innocence, la dérive incontrôlable en matière de dénonciation et plus largement la prolifération des fake news.

D.A TGI de GRENOBLE

 

Le point de vue de la défense :

Plaidoirie en faveur de Pilate

Il est reproché à mon client d'avoir cédé à la « vox populi » et ainsi entraîné la mort d'un innocent : Jésus.

Il est facile pour l'avocat général, dans ses réquisitions, d'accabler Monsieur Pilate en le réduisant à un juge de pacotille à la solde de la vindicte populaire. Il a même été réduit dans les mémoires collectives inter-générationnelles comme celui qui se « lava les mains » de toute cette affaire. Comme il est déplorable de salir la réputation d'un homme en ignorant le contexte dans lequel il dû prononcer sa sentence!

2000 ans après, les bien pensants avachis dans leur fauteuil religieux font toujours tomber le couperet de leur courroux sur le cou de mon pauvre client alors qu'il a tout fait pour sauver cet innocent !!! !

Mon client s'est trouvé dans une situation inextricable tant sur le plan politique qu'humain. Il fut à l'écoute de sa femme qui était une bonne conseillère : tourmentée par un songe, elle avertit son époux de ne pas inquiéter Jésus Christ (Mt chap 27 v 19). Cet homme d’État a suivi ce sage conseil en écoutant cet homme pieux, impressionné par sa sagesse et désireux de le délivrer des griffes des juifs religieux.

En bon avocat qu'il fut de Jésus, il tenta le tout pour le tout en convoquant tour à tour les religieux, puis les chefs du peuple et enfin le peuple assemblé pour les convaincre de la folie de leur projet. Il a toujours affirmé haut et fort que ce Jésus était innocent et qu'il ne trouvait rien de mal en lui (Luc chap 23 v 13). Il était conscient,  comme  dépositaire de l'autorité romaine, de disposer du droit de vie et de mort sur ce prisonnier singulier. Il n'avait pas pour habitude de condamner des innocents et il n'avait pas envie de transgresser ses principes moraux.

Mon client fut, contrairement à ce que la « vox populi » dit encore de lui aujourd'hui, un défenseur acharné de la justice en tentant désespérément de sauver la tête de Jésus. Car, notons au passage que ni Hérode, ni les religieux, ni le peuple ni même les chers disciples ne se manifestèrent ouvertement pour dénoncer cette ignominie! Dois je rappeler au passage à la Cour que ce cher Pierre ne trouva rien de mieux que de renier son maître trois fois pendant que mon client s'efforçait de le sauver !!!

Pourquoi mon client a t-il finalement cédé ?

Mais quel est l'homme, aussi courageux soit il, qui aurait pu résister à la conjonction de toutes ces forces hostiles ? Personne !!

D'un côté les religieux qui de façon à peine voilée, menaçait mon client d’avertir César qu'il tolérait à Jérusalem un homme qui se disait Roi. Il savait qu'il avait reçu mandat de l'Empereur lui même d'assurer la « pax romana » à Jérusalem au prix de sa vie s'il le fallait. Nul doute que mon client ait fini sa brillante carrière politique dans l'arène avec les lions s'il s'avérait que les bruits de la fureur du peuple atteignirent le palais de l'empereur à Rome....

De l'autre cette foule hystérique et bête criant leur haine envers celui qui avait fait tant de bien. S'opposer à elle aurait nécessité de sa part d’utiliser l'armée pour maintenir l'ordre au prix sûrement de centaine de morts dans la ville !

Mon client est dans son humanité ; lorsqu'il vit cette foule, il pensa aussi à sa femme et à ses enfants et au risque qu'il leur faisait prendre s'il ne cédait pas à ces gens. Il était déjà arrivé que des gouverneurs romains aient été lapidés...

Mon client a fait ce qu'il a pu et il est facile maintenant de le juger en ignorant au passage toutes les contradictions intérieures qui l'animaient et la peur qui oppressait son cœur.

C'est la « vox populi » qui mena Jésus à la mort, pas Pilate

C'est la « vox populi » qui amena Hitler au pouvoir

C'est encore la « vox populi » qui couvre encore aujourd'hui la « vox dei » sous une avalanche de bruits, de musique  et de danses.

C'est la « vox populi » qui aurait du être jugée aujourd'hui et non mon client qui sert de lampiste dans cette affaire sordide.

 

Maitre F.F. (du barreau de Rouen)