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« Ils le virent de loin; et, avant qu'il fût près d'eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent l'un à l'autre: Voici le faiseur de songes qui arrive. Venez maintenant, tuons-le, et jetons-le dans une des citernes; nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoré, et nous verrons ce que deviendront ses songes » Genèse 37/19 et 20

Ces gens qui parlent sont des bergers. Ils se sont déjà illustrés dans un passé relativement récent dans la ville de Salem ou deux d’entre eux ont massacré les mâles pour une pseudo « affaire d’honneur » ! La complicité tacite des autres n’est plus à démontrer, ils ont laissé faire dans un premier temps. Puis ils vont participer allègrement au pillage en règle des biens des victimes. 

Ces criminels avertis n’en sont donc pas à leur coup d’essai, mais en matière d’enlèvement et de séquestration c’est, a priori du moins, une première pour eux. Et ils vont faire fort, puisqu’ils vont enlever et séquestrer leur demi-frère, Joseph. Pas question de réclamer une rançon à leur père, ce qui avouons-le aurait été idiot, puisqu’ils étaient associés. Ils vont envisager de liquider le gêneur, mais leur goût du lucre va plutôt les conduire à négocier leur proie auprès des marchands d’esclaves nombreux dans la région. Il suffira ensuite de mettre au point un scénario à peu près cohérent et l’affaire est faite ! Ils sont dix, complices les uns des autres et tenus par une omerta digne de la Mafia. Personne ne parlera jamais pendant plus de 20 ans. Comment vivre avec un pareil secret ? 

L’Italie a été profondément marquée par des vagues d’enlèvements d’enfants, de jeunes, ou de jeunes adultes (même de couples parfois). Cette « mode criminelle » débutera au milieu des années 70 (1975) pour se terminer dans les années 90 (1993). Plus de 1000 enlèvements seront constatés (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a eu que 1000, loin de là), 200 personnes ne seront jamais retrouvées. Ce qui est notable, c’est que cette vague de crime odieux était le fait de bergers Calabrais au départ, puis Siciliens ensuite. Très vite les mafias locales vont s’emparer du marché juteux de l’enlèvement et séquestration, via la Ndrangheta en Calabre, puis le clan des Corleone en Sicile.  

Les bergers avaient une très mauvaise réputation en Egypte à cette époque. En réalité ils étaient considérés, non sans raison,  comme des voyous, dangereux et insaisissables. Cette réputation de malfrats, aventuriers, sans vergogne, collera longtemps à la peau des bergers. On découvre avec cette association de malfaiteurs constituée par  les 10 fils de Jacob, une mafia juive, basée sur la famille, le clan, le crime organisé et l’omerta. Ces gens font peur, encore aujourd’hui, alors je n’ose imaginer la terreur qu’ils pouvaient inspirer.

La Bible parle parfois de « prises de guerre » où les vainqueurs emportaient dans leur pays des enfants pour en faire des esclaves. Par exemple l’histoire d’une petite fille enlevée par le général Syrien Naaman. J’allais dire que c’est de « bonne guerre », du moins qu’il s’agit des lois de la guerre. Mais avec le clan face auquel Joseph va être confronté on est dans la criminalité pure, la voyoucratie crasse et le mal absolu ! Ce n’est sûrement  pas qu’une simple et banale histoire de famille qui tourne mal comme on a voulu trop souvent nous le faire croire. 

Puisque cette série d’articles s’appuie sur la Bible, j’ai regardé si ailleurs il était  question de crime et au moins à deux reprises il est fait mention de cet aspect sordide de la criminalité : « Maintenant, ce que je vous ai écrit, c'est de ne pas avoir des relations avec quelqu'un qui, se nommant frère, est impudique, ou cupide, ou idolâtre, ou outrageux, ou ivrogne, ou ravisseur, de ne pas même manger avec un tel homme. » 1 Corinthiens 5/11 ! Mais encore dans le livre des Psaumes : « Car le méchant se glorifie de sa convoitise, Et le ravisseur outrage, méprise l'Éternel. »(10/3). La condamnation divine est sans appel !

Reste le sort des victimes ! Souvent négligé ! Joseph s’en sortira « bien » mais pas sans séquelles. Voler la vie des autres, pratiquement ou virtuellement, aujourd’hui c’est possible,  reste un drame sans nom pour celui qui doit le subir. L’enlèvement et la séquestration sont des crimes qu’il faut punir avec la plus grande sévérité. 

Samuel Foucart

 

 Avis du juriste:

 La liberté individuelle est un droit que chaque citoyen a, de n’être privé de la liberté de sa personne que dans les cas prévus et selon les formes déterminées par la loi ( par la police ou autres forces de l'ordre)

 Par conséquent, l’enlèvement  et la séquestration sont le fait d’arrêter, d’enlever, de détenir ou de séquestrer une personne sans ordre des autorités constituées et hors les cas prévus par la loi, infractions encadrées par le code pénal aux articles  224-1 à 224-5-2. Les frères de Joseph encourraient une peine allant de 30 ans de réclusion à la réclusion criminelle à perpétuité.  

Si Joseph avait vécu de nos jours, en tant que mineur, il aurait fait l'objet du plan ALERTE ENLÈVEMENT, puisque les 4 conditions nécessaires au déclenchement de ce plan étaient réunies:

- il s’agit d’un enlèvement avéré, et non d’une simple disparition;

- l’intégrité physique ou la vie de la victime est en danger;

- il existe des éléments d’information dont la diffusion peut permettre de localiser l’enfant ou son ravisseur;

- la victime est mineure.  

                                                                                                                                                                      Déclenché par le procureur de la république, avec ou sans le consentement des parents, ce plan établit un message d'alerte indiquant un numéro vert et une adresse électronique. Cette alerte dure trois heures, qu'elle aboutisse ou non à retrouver la victime ou le suspect, l’enquête classique prenant le relais en cas d'échec de l'alerte. 

Dans un contexte de crise économique et de menace sur les emplois,  nous assistons à une nouvelle forme d’enlèvement et de séquestration, celle des dirigeants lors des conflits sociaux. Ainsi, il arrive que des employeurs soient retenus contre leur volonté sur leur lieu de travail par leurs salariés.

La séquestration des patrons par les employés est ainsi devenue les moyens de coercition afin de contraindre leurs employeurs à négocier et d’appeler l’attention des médias sur le sort des salariés dans le cadre des plans sociaux et des fermetures d'usine.  Les accords qui pourraient avoir été arrachés au chef d'entreprise sur le moment n’ont aucune valeur juridique et sont frappés de nullité pour vice du consentement conformément à l’article 1108 du code civil. 

Pour terminer, précisons qu'il ne faut pas confondre enlèvement et séquestration avec prise d'otages. En effet la prise d'otages, même si elle se matérialise par un enlèvement ou une séquestration, est opérée en vue de préparer ou assurer la fuite ou l'impunité des criminels ou encore en vue d'obtenir une rançon. La sanction est alors de 30 ans de réclusion criminelle, ou de la réclusion criminelle à perpétuité s'il y a mort des otages. 

D.A. TI de GRENOBLE

 

Le point de vue du psychologue :

La psychologie sociale étudie, entre autres phénomènes, le comportement d’une personne lorsqu’elle n’est ou ne se croit pas seule.

Ainsi, de nombreuses expériences ont été menées sur le groupe et ses effets sur l’individu.

Festinger, Pepitone et Newcomb (1952) ont ainsi découvert que le groupe peut nous amener à avoir des comportements antisociaux.

Ces comportements, qu’on observe assez facilement aujourd’hui dans les manifestations ou dans les faits divers (lynchages, passages à tabac, etc.), sont dus à une déresponsabilisation de l’individu lorsqu’il est en groupe.

Il se sent alors anonyme et peut abandonner ses valeurs pour « suivre » le groupe.

Cet effet peut, en partie, expliquer le comportement des frères de Joseph. Nul n’est alors vraiment (et individuellement) responsable mais la faute revient au groupe. L’acte est donc beaucoup plus facile à commettre.

D’autres études ont aussi démontré que le groupe a une influence sur les choix, sur le jugement et sur les actes d’un individu.

Il est intéressant de noter que si la majorité des individus sont sujets à ces pressions inconscientes, d’autres y échappent.

C’est le cas d’un des frères de Joseph, Ruben, qui n’est pas d’accord avec le reste du groupe et ne veut pas commettre le crime. Il ne parviendra pas à arrêter ses frères mais ne les dénoncera pas non plus.

En cas d’opinion divergente dans un groupe il y a une forme de pression à l’uniformité très forte qui s’instaure. Cette uniformité  est perçue comme indispensable pour atteindre les objectifs. On imagine aisément que dans une telle situation Ruben a subit une pression non négligeable de ses frères pour le réduire au silence.

Alexis D. Psychologue

 

La parole est à la défense :

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les assesseurs, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur l'avocat général.

Mes clients sont poursuivis pour enlèvement, séquestration et trafic d'être humain. Ils ont vécu dans une famille que les psychiatres d'aujourd'hui qualifieraient sans aucun doute de dysfonctionnelle !

* Le père était polygame :

Il avait deux femmes attitrées : Léa et Rachel et deux concubines : Bilha et Zilpa. Comment vouliez vous que dans de telles conditions, les enfants aient pu s'épanouir en trouvant leur place !

* Un père très âgé :

Leur père aurait pu être largement leur grand père !

On sait combien cela peut troubler le psychisme des enfants !

* Un père injuste

Lorsque Jacob fut auditionné par la police, il a reconnu qu'il aimait plus Joseph que tous ses autres fils « parce qu’il l'avait eu dans sa vieillesse ». Comment vouliez vous que mes clients se construisent psychologiquement avec un tel père pratiquant un favoritisme éhonté fondé sur le fait qu'il « l'avait eu dans sa vieillesse » et dont on peut imaginer facilement les contours dans le quotidien : A Joseph les compliments, les encouragements, les cadeaux. Aux autres frères, les brimades, les reproches, les corvées. Jacob alla même jusqu'à offrir une tunique multicolore à Joseph dont le prix devait être exorbitant !

On peut facilement comprendre ce que mes clients aient pu ressentir au cours de toutes ces années ; quelle blessure que celle d'être continuellement négligé, rabaissé par un vieillard irresponsable. Maintenant, il vous appartient, mesdames et messieurs dans votre jugement de bien comprendre que cette fratrie n'était pas monolithique ; plusieurs sensibilités s'y croisaient : il y avait ceux qui voulaient le tuer ; mais il y avait également Judas qui privilégiait plutôt sa vente et enfin Ruben qui tenta de l'épargner et qui ne fut pas présent lors de la vente de son jeune frère.

Je connais bien mes clients : pris individuellement, ils sont très sympathiques ; mais l'effet de groupe aidant, ils se sont encouragés mutuellement dans le mal. Les psychologues ont bien démontré ce phénomène lors de manifestations par exemple : la foule stimule les instincts primaires et désinhibe les personnes.

Maintenant penchons nous quelque peu sur la personnalité de la victime : Joseph. A bien des égards, il se rend insupportable envers mes clients.

Tout d'abord, il accepte bien volontiers son statut de « chouchou » trouvant même un malin plaisir à rapporter à son père les paroles de ses frères. Mais il est également prétentieux ; il dévoile à ses parents et à ses frères ses songes le mettant en scène dans le premier rôle rabaissant de facto sa famille au rand de subordonnés !

Tous les ingrédients étaient réunis pour ce drame familial.

Les frères sans préméditation particulière profitent d'une occasion pour assouvir leur haine, fruit acide de blessures continues depuis des années occasionnées par le favoritisme du père et l'orgueil de leur petit frère. Notons au passage qu'ils ne veulent pas tuer leur frère, mais le « faiseur de songes » comme s'il fallait « l'anonymer », le dissocier de toute filiation pour mieux assouvir leur vengeance.

Vous allez certes entrer en condamnation pour mes clients ; je vous demande de tenir compte malgré tout du contexte familial particulier qui a servi de terreau à l'indicible.

Enfin, je demande la relaxe pour Ruben qui s'est opposé à l'assassinat de Joseph et qui, absent, n'a pas pu participer à sa vente.

Maître F.F. du Barreau de Rouen