CRIME DANS LA BIBLE : 6/ LES DIABLES DE SALEM

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Le livre de la Genèse contient un bon nombre de récits terribles: celui du déluge, la Tour de Babel, le premier crime de l’humanité, alors que cette dernière se réduisait à sa plus simple expression. Mais un jour, ce ne sont pas des sorcières qui vont s’arrêter à Salem, mais des diables pour le plus grand malheur des habitants de cette bourgade.

« Le troisième jour, pendant qu'ils étaient souffrants, les deux fils de Jacob, Siméon et Lévi, frères de Dina, prirent chacun leur épée, tombèrent sur la ville qui se croyait en sécurité, et tuèrent tous les mâles.  Ils passèrent aussi au fil de l'épée Hamor et Sichem, son fils » (Genèse 34/25 et 26)

Ces deux hommes ont toutes les caractéristiques des psychopathes : la manipulation dans l’organisation de leurs crimes, la cruauté dans son exécution, l’absence du moindre scrupule, avant, pendant et après lors du pillage et malgré les cris des femmes et enfants. Pas l’ombre d’un remords ou d’un regret lorsqu’ils sont placés devant l’horreur de leurs actes et qui plus est, aucune culpabilité face à leurs actes, c’est la faute de l’autre. 

Mais le récit qui nous est relaté dans ce chapitre 34 est sans doute l’un des pires, puisqu’il allie vendetta, et pseudo « crime d’honneur ».  C’est un « Oradour sur Glane », version mafieuse que vont préméditer, organiser et exécuter deux hommes. En quelques  heures, ces deux psychopathes vont massacrer la population mâle de la petite ville de Salem (33/18), éliminant par la même occasion le violeur de leur sœur et son père qui était le maire de la commune. Par ailleurs Jacob et  Hamor étaient tout deux en affaires et semblaient être en excellents termes. 

Siméon et Lévi, les frères de la jeune fille abusée, la dénommée Dina, vont pourtant méthodiquement,  scrupuleusement et presque mécaniquement mettre leur vengeance à l’oeuvre. 

Tout avait commencé, mal commencé,  avec un papa et une maman qui aurait dû surveiller un peu mieux les sorties de leur fille (34/1). J’imagine qu’après avoir été en boîte, ou l’équivalent de l’époque en tout cas, où la jolie Dina s’était faite draguer par Sichem, le fils du Maire, la soirée s’était terminée par un viol. La drogue du violeur n’existant pas encore, on suppose qu’elle se souvenait de tout et surtout de qui  avait commis cet acte. 

Mais tout aurait pu bien continuer, si bien continuer, puisque l’amour va s’en mêler et que le cœur du fils de notable va éprouver de l’amour pour sa victime. C’est rare j’en conviens, mais l’acte sexuel, même pratiqué de la pire manière, peut parfois déboucher sur ce genre de  sentiments. 

C’était sans compter sur les terribles frères de Dina. Quand je dis « terribles », je parle des deux qui vont planifier les assassinats, mais aussi de leurs compères, qui sont aussi leurs frères et demi-frères, qui visiblement ne participent pas au massacre, mais vont aider à piller les biens des victimes. 

Cette bande organisée de voyous notoires, bergers de leur état, était constituée des enfants de Jacob. Ils se signaleront de nouveau un peu plus tard par un enlèvement d’adolescent, sa séquestration, sa « vente » et sa disparition. De fieffés crapules en réalité. 

Ce qui est terrible avec les deux psychopathes Siméon et Lévi, c’est qu’ils vont nourrir une haine contre le prince « charmant » de Dina en laissant croire que l’affaire était close. Ils vont donner le change de la manière la plus cynique qui soit, en exigeant qu’une petite  intervention chirurgicale, la circoncision,  soit pratiquée sur l’ensemble des mâles de la ville. A l’époque il n’y avait ni antibiotique, ni anti-inflammatoire, ni moyen d’éviter les trois ou quatre jours de repos liés à cette intervention. Le plan machiavélique est parfait !

Certains pourront vanter leur génie du mal, que l’on retrouvera plus tard au sein de la Mafia ou des descendants plus ou moins directs de Siméon et Levi qui organiseront le crime de manière subtile et efficace. Je pense en particulier à Meyer Lansky, un juif polonais, un mafieux américain, associé de la famille Luciano, qui favorisera la création et le développement de la ville de Las Vegas, avec le succès que l’on sait.  

Une fois les hommes de la ville en convalescence, à eux deux, en silence, d’où le choix de l’arme du crime, une arme blanche, l’épée, ils vont assassiner des gens paisibles qui n’étaient coupables de rien.

Lorsque la mafia nous parle pour justifier ses massacres de « crimes d’honneurs », elle ment, elle brode un récit romanesque du bandit d’honneur, mais la réalité c’est toujours la lâcheté et le déshonneur qui président ses actions morbides. 

Jacob aura peur de la réaction des gens de la région, mais visiblement il aura aussi peur de la réaction de ses fils puisqu’il ne manifestera pas plus qu’il ne faut, sa désapprobation et sa volonté de livrer les coupables à la justice des hommes.  Il déménagera vite avec sa petite famille  pour se rendre à Béthel. 

Je ne pense pas que le roman d’Arthur Miller, « Les sorcières de Salem » ait été inspiré, peu ou prou par ce drame, mais une chose est sûre, ce jour-là c’est le diable, via Siméon et Lévi, qui passera de maison en maison pour semer la mort et le malheur.

Samuel Foucart

  Avis du juriste: 

Dans ce récit, de nos jours, Simeon et Levi seraient qualifiés de tueurs de masse, et non de tueurs en série ou de tueurs à la chaîne.

Le tueur de masse tue plusieurs personnes au cours d’un seul événement. Le tueur en série, lui, tue successivement à des dates et des lieux différents, tandis que le tueur en chaîne commet plusieurs meurtres dans un laps de temps très court, dans au moins deux endroits différents. 

Jadis exceptionnelles, les tueries de masse sont de plus en plus nombreuses depuis les années 80: on en comptait alors 2 par an, contre 7 aujourd’hui. Près de 120 tueurs de masse  ont fait environ 800 morts et 1000 blessés en une trentaine d'années. 

Toutefois, cette distinction n’a pas d’incidence sur  la réponse pénale.

Les crimes ainsi commis trouveront une réponse judiciaire dans la stricte rigueur du code pénal et des textes prévus pour les criminels ordinaires. Aucune sanction ne s´applique à la spécificité des tueurs en série, de masse ou en chaîne. 

Qu’on ait commis un seul assassinat ou quinze assassinats, le peine encourue est la même, c’est à dire la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté d’au maximum 30 ans, article 221-3 du code pénal.

Quelques-unes de ces tueries de masse sont toutefois  reconnues juridiquement comme des génocides  ou des crimes contre l’humanité qui sont des délits ayant une définition internationale. 

En matière de terrorisme, on parlera d’acte terroriste et non de tueur de masse et des dispositions législatives renforcent la lutte contre le terrorisme.

D.A. T.I. de Grenoble

Point de vue sociologique :

La sociologie de la famille est la branche de la sociologie qui étudie la famille ainsi que les relations entre ses membres, en prenant pour postulat que la famille n'est pas un donné mais un construit, qu'elle a une histoire.

Je trouve deux similitudes entre l'histoire de Dina (épisode 6) et celle de la Princesse Tamar (épisode 3).

1) Le père (Jacob pour Dina, David pour Tamar, sans parler de Hamor le père de Sichem) ne s'engage pas à condamner le crime, punir le criminel ou réclamer justice pour sa fille. Pourquoi ? Est-ce simplement (et/ou malheureusement) dans un souci de ne pas faire de vague en vue de préserver l'image et la réputation de la famille. Je ne le pense pas.

J'ai plutôt le sentiment que Jacob et David ne veulent pas faire de vague pour éviter d'avoir à confronter leurs fautes qu'ils se sont efforcés d'occulter. 

Condamner ouvertement et vigoureusement le viol de Dina aurait permis à un autre de rappeler à Jacob les siennes (tricheries, mensonges, fourberies). Condamner et punir le viol de Tamar aurait été l’occasion  pour un tiers de dire à David « Mais toi non plus tu n'es pas blanc comme neige dans cette affaire ».

Cette première similitude conduit de ce fait à la  seconde : 

C'est un membre de la fratrie qui se charge de laver l'honneur de la sœur abusée, Siméon et Levi pour Dina, Absalom pour Tamar. Et quand les frères s'en chargent, ils n'y vont pas de mains mortes !

2) Dans les deux cas, passé le temps du constat de l'inaction du chef de famille, les frères prennent leur mal en patience afin de planifier des stratégies de vengeance savamment élaborées. « La vengeance est un plat qui se mange froid » n'est-ce pas ? En tout cas c'est ainsi que les frères l'ont appliquée. 

Mais en agissant ainsi, les frères deviennent à leur tour malheureusement des meurtriers. Tant la colère, l'incompréhension et le sentiment d'injustice remplissent leurs cœurs. Pourquoi ?

Jacob et David se sont montrés soit désintéressé (Jacob), soit dépassé (David) face à ces crimes.

Je comprends qu'il soit difficile pour un parent de juger et punir son propre enfant. Mais la victime alors ? On en fait quoi ? Comment est-elle sensée vivre cela ?

Alors ce que j'ai envie de dire, au regard de ces histoires c'est ceci : un crime en a entraîné un autre par défaut de justice. Qu'est-ce qui est le plus important ? Ne pas faire de vague ? Sauver la face ? Ou bien éviter que le mal ne se transforme en une gangrène. Car à ce stade, il n'y a malheureusement plus d'autres choix que l'amputation définitive.

Isabelle Moumié (Paris)

La Parole est à la défense :

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les assesseurs, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur l'avocat général.

J'ai été commis d'office par Monsieur le Bâtonnier pour assister mes clients messieurs Siméon et Lévi passibles de la perpétuité pour des homicides volontaires pour lesquels ils sont poursuivis.

Le viol de leur sœur Dina a meurtri leur cœur au plus haut point. Cette sœur bien aimée, qu'ils chérissaient et protégeaient a été victime d'un véritable prédateur sexuel ! 

Ils ont reconnu en garde à vue qu'ils avaient effectivement planifié cette tuerie de masse en représailles du viol de leur sœur. Ne pouvant compter sur une autorité judiciaire impartiale et efficace, ils ont préféré une justice privée plus expéditive bien qu'elle dépassa toute mesure en allant au delà de la loi du talion ; cette folie meurtrière était dictée moins par un machiavélisme de nature que par cette rage et cette colère envers le responsable et sa famille. Les psychiatres l'ont d'ailleurs bien démontré ; il faudra en tenir compte dans votre verdict.

Par ailleurs, il est stupéfiant que leur père, Jacob, auditionné par un officier de police judiciaire suite à cette tuerie n'ait rien trouvé de mieux à dire que de se plaindre sur sa réputation personnelle, sur ses affaires qui déclineraient et sur le risque d'être lui même frappé en représailles par les habitants de la région !!

Au vue de la personnalité du père, on peut imaginer l'éducation qu'ils ont du recevoir ; pauvres enfants........

Il est tout aussi choquant de noter que le viol de sa fille n'était pas forcément pour lui une affaire d’État ! Que vaut la vie ou même l’honneur d'une femme  pour ce père indigne! Un féminicide est il vraiment un meurtre ? Ses fils ne se sont pas trompés, lorsqu’ils reprirent leur père passif en affirmant qu'à vouloir étouffer cet « incident », il traitait Dina comme une prostituée !

Combien de viols commis dans les alcôves de maisons aux volets fermés ! Combien de femmes abusées dans la sphère familiale sans que justice leur soit rendue !

Ce massacre bien que condamnable, était la réponse de Simeon et de Lévi à la fois à cette société machiste et bienveillante envers les violeurs, mais également à leur propre père plus intéressé par sa petite personne que par l'honneur de sa fille ! Cette boucherie orchestrée par ses deux fils, voilà le triste résultat de siècles de patriarcat niant aux femmes le moindre droit à obtenir justice ! Cela me renvoie à une autre affaire que j'ai été amené à traiter au terme de laquelle une jeune fille Tamar fut violée par son demi frère (voir l'épisode 3) : leur père commun, Monsieur David, n’éprouva pas à l’époque le désir clair de punir son fils !!!

En condamnant ces deux hommes pour meurtre, vous n’oublierez pas, au delà de leur personnalité complexe soulignée par les experts psychiatriques, leur mobile profond : mettre fin à l'impunité des violeurs en les punissant eux et leurs complices passifs !

Maître F.F.