CRIMES DANS LA BIBLE : 1/ L'AGRICULTEUR ET LE BERGER

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« Caïn parla à son frère Abel ;  mais il advint, comme ils étaient aux champs, que Caïn se jeta sur Abel son frère  et le tua ». (Livre de la Genèse 4/8)

Le moins que l’on puisse dire c’est que la Bible en raconte le minimum concernant l’acte criminel en lui-même. D’ailleurs, les motivations profondes, l’organisation de ce crime, sa préméditation éventuelle et les raisons profondes restent pour le moins obscures. 

L’histoire criminelle récente (comprenez depuis que les journalistes, les écrivains, les romanciers et plus récemment encore, la télévision, le cinéma et les media plus généralement) met en évidence un certain nombre de crimes commis par des agriculteurs. La célèbre affaire Dominici qui défraya la chronique judicaire dans les années 50 (1952).  Plus proche de nous encore  l'affaire Leprince ou le massacre de Thorigné près du Mans dans les années  90 (1994).

Et puis des bergers assassinés il y en aura aussi beaucoup dans l’histoire criminelle, l’un des plus récents est le Berger de Castellar, dans le Var,  en 1991. 

L’histoire du premier criminel, Caïn est donc celle d’un  agriculteur devenu assassin.  C’est aussi l’histoire  de la première victime. Et puis il ne faudrait pas oublier que c’est encore la première histoire de la famille d’un tueur ou de la famille d’une victime, en l’occurrence ce sont les mêmes, puisque ce  pro-crime est un fratricide, avec tout ce qu’il y a de terrible et d’incompréhensible.  Mais après tout chaque crime ayant suivi celui- là n’est-il pas quelque part « un fratricide en humanité » ? 

Il y a de forts symboles dans ce récit. La terre a été maudite par Dieu suite au péché d’Adam. Les deux frères vont combattre la malédiction, chacun à sa manière. L’un en procédant de ses efforts, de son dur labeur et  de sa sueur, c’est Caïn. L’autre le pasteur Abel, va lutter contre la malédiction en offrant un agneau en sacrifice. Ce qui évidemment renvoie à deux conceptions de la foi, de la pratique religieuse et de l’organisation du culte. D’un côté de la sueur, de l’autre du sang ! D’un côté des mérites humains offerts à Dieu, religion méritoire, de l’autre les mérites d’un innocent et du sang pur comme monnaie d’échange, c’est d’ores et déjà l’histoire de la croix qui est prophétiquement installée ici. 

A partir de là Caïn, connu aussi comme  artisan et fabriquant d’armes, possesseur d’armes,  (son nom signifie : « javelot ») va concevoir une forte jalousie à l’égard de son frère Abel. Les affaires de l’un marchant bien mieux que celles de l’autre.  

Les traditions juives et islamiques parlent de ce premier crime, mais ce qui ressort c’est toujours et encore la jalousie qui a motivé ce crime de sang. Parce que oui, c’est bien un crime de sang.  C’est à l’autre bout de la Bible, dans la lettre aux Hébreux que l’on trouve ceci : « (…) Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de l'aspersion qui parle mieux que celui d'Abel. » (12/24). D’ailleurs Jésus lui-même en parle comme d’un crime de sang : « depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, tué entre l'autel et le temple », Luc 11/51. 

Caïn n’a donc pas étranglé son frère, ni empoisonné, ni même provoqué un accident volontaire, il l’a tué avec une arme blanche, une pierre ou un objet contendant. 

Pour se faire il a attendu d’être seul avec lui dans un endroit isolé. C’est toujours ainsi, le crime sans témoin reste aux yeux de beaucoup le crime parfait. Ce qui est absolument faux et c’est sans compter sur la conscience humaine. Un lion aurait pu tuer Abel, l’animal n’en aurait jamais subi les affres d’une conscience qu’il n’a pas. Caïn en a une lui ! 

Je me souviens d’une leçon de morale que nous avions en classe de CM2 lorsque j’étais enfant et qui racontait le travail de la conscience chez Caïn. C’est un texte poétique de Victor HUGO qui s’intitule justement « La CONSCIENCE » et la conclusion m’avait marqué : « L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn. » !

On ne dira jamais assez de mal de la jalousie lorsqu’elle  s’installe dans le cœur de quelqu’un, elle conduit si souvent au drame, au meurtre, à l’assassinat. 

Comment Caïn a-t-il été dévoilé ? Il avait pris ses précautions, mais il semble au regard du texte biblique qu’il sera très rapidement incriminé. Par qui, comment ? Dieu pour la Genèse ! Des circonstances, un hasard, de la chance pour les enquêteurs, pour les autres. Lui même peut être ? En tout cas il est dévoilé, jugé et condamné ! J’ignore tout des formes de cette procédure mais elle existe bien et débouchera sur une condamnation. 

La peine que la Justice aurait réservée à Caïn aujourd’hui pour son fratricide vous sera décrite par une spécialiste des lois, elle le fera mieux que moi. Mais n’empêche que la Justice d’alors va passer elle aussi et que Caïn évitera la peine de mort mais sera condamné à une « peine de vie ». Ce qui peut faire réfléchir, commenter, induire, supposer tant de choses, comme par exemple, affirmer un peu trop hâtivement que le Dieu de la Bible est contre la peine de mort, ce qui sera largement démenti par la suite. 

La victime de Caïn était sans doute quelqu’un de bien, qui travaillait et ne demandait pas mieux que de vivre, mais comme si souvent, trop souvent, dans les affaires criminelles, c’est l’auteur du crime qui fait la Une et pourtant la victime a elle aussi des droits, ne serait-ce que le droit à la mémoire et à la justice. 

Et puis les premiers parents d’un criminel, qu’ont-ils ressenti quand ils ont appris la terrible nouvelle. Double peine pour eux puisqu’ils ont le triste privilège d’être aussi les premiers parents d’un meurtrier. Dans les deux cas, c’est terrible ! Et un meurtrier détruit bien plus qu’une vie (ce qui est déjà de trop), mais une famille, des familles ! Eux aussi vont subir une peine à vie. 

 

Samuel Foucart

 

Le point de vue juridique sur un fratricide : 

« En droit français, le fratricide n’a jamais fait l’objet d’un chef d inculpation spécifique, mais il a été, depuis le début de l'histoire humaine, subordonné au parricide, renvoyant donc plus généralement  au meurtre d’un parent par alliance.

De l’empire romain  à l’Empire napoléonien, le parricide a toujours été considéré comme le pire des crimes. Cette originalité propre à un acte considéré comme inconcevable et contre-nature a suscité des sanctions spécifiques, souvent plus proches de la torture que de la simple répression.

En France, le nouveau Code Pénal  de 1994   supprime   le parricide en tant qu’incrimination spécifique. On parle désormais de meurtre simple, c’est à dire sans circonstances aggravantes s’il s agit d’un frère ou d’une sœur, et de meurtre aggravé s’il s’agit d’ascendants  légitimes, naturels, adoptifs, ou d’un conjoint.

En bref, de nos jours Caïn  encourrait la peine de 30 ans de réclusion pour le meurtre d Abel, et la réclusion à perpétuité si la préméditation était retenue, ce qui transformerait le meurtre en assassinat. »

 

Le point de vue du psychologue 

Ce texte de la Genèse relate  le rejet de l'offrande de Caïn par Dieu ce qui va  provoquer chez lui un sentiment de colère puis de tristesse. 

Même si elle n'est jamais citée, la jalousie contre Abel trouve ses racines dans ces sentiments. Caïn jalouse la relation qu'il y a entre Dieu et son frère.

Si le sentiment de jalousie est bien connu de l'homme, il ne conduit heureusement pas forcément au crime ! 

Qu'est ce qui pousse Caïn à passer au crime ?

En psychologie on parle de "passage à l'acte". 

Le psychiatre F. MILLAUX décrit le passage à l'acte comme, je cite : « Une tentative de libérer une tension interne, de tenter de résoudre un conflit irrésolvable ».

Ici, Caïn semble tenir son frère pour responsable du rejet de Dieu à son égard. Un fort sentiment d'injustice se fait jour. Chez lui.

La colère de Caïn, sa tristesse et sa peur de ne plus être à la hauteur de l’être aimé (en l’occurrence, Dieu) au profit de son frère a du être extrême. Au point que le ressentiment de celui qui va rentrer dans l’histoire comme le premier criminel de l’humanité, devient impossible à gérer. C’est donc  dans un moment de fureur, qu’il tue Abel, le tenant pour seul responsable de l'injustice qu'il ressent.

Lors d'un passage à l'acte il apparaît cliniquement que le niveau d'angoisse est très élevé. Cette angoisse est telle que la personne est débordée et n'a plus la capacité à chercher de l'aide. 

Il est également important de préciser que la littérature psychiatrique s'accorde aujourd'hui à dire que les passages à l'acte peuvent parfois être liés à des éléments psychotiques, des traits de personnalité paranoïaque ou des éléments dépressifs.

 

Alexis Damman

 

La parole est à la défense :

 

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les assesseurs, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur l'avocat général.

Mon client Monsieur Caïn est poursuivi par devant cette Cour d'assises pour avoir tué son frère Abel.

Les faits sont avérés et l'aveu de mon client a été recueilli en garde à vue par l'officier de police judiciaire.

Mon client a indéniablement des circonstances atténuantes :

Une faiblesse de caractère

En effet, bien que le crime ait pu être prémédité, il ressort que cet homme est faible et qu'il n'a pas pu dominer son instinct de tueur comme le confirme d'ailleurs l'expertise psychiatrique.

Une absence totale de discernement entre le Bien et le Mal

Faut-il rappeler au passage que ce péché originel commis par ses parents, il en a hérité. Ce gène spirituel de la violence fut transmis lors de sa conception sans qu'il n'ait pu s'y opposer. Par ailleurs, donner la mort pour lui n'avait aucun sens ; il ne savait même pas ce que cela voulait dire ! 

Un désir de reconnaissance

Cet homme fut le premier à vouloir offrir à Dieu une offrande comme s'il éprouvait inconsciemment le désir de racheter la faute de ses parents. Sa démarche sincère est indéniable.

Une double peine

Dieu a prononcé contre lui une peine de bannissement. En le condamnant aujourd’hui à une peine de prison à perpétuité, vous lui imposeriez ainsi une double peine.

Des remords

Qui peut apprécier par ailleurs l’état de son cœur ? Il s'est confié à moi, son avocat, en confessant qu'il regrettait son geste. Je le crois sincère.

Victime d'une injustice

Il fut littéralement habité par la jalousie et l'incompréhension. Lui l'aîné, dont le nom  signifie « acquisition » pouvait légitimement se prévaloir de ce privilège d'être en tout point le premier. 

Je m'en remets donc à la sagesse de votre Cour Monsieur le président et en particulier à celle des jurés qui sauront discerner la juste peine à infliger à mon client.