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Le chapitre 14 de l’Evangile selon Matthieu s’ouvre sur un homme qui va mal. Il est en proie à des questions, à des angoisses, à de l’anxiété. Il est hanté littéralement par un fantôme, qui s’est installé à l’intérieur de lui, celui d’un être humain qu’il a fait assassiner, Jean le Baptiste. 

Cet homme, c’est le roi Hérode, il ressemble beaucoup aux gens du 21° siècle par bien des aspects. Il travaille, connaît une certaine réussite (toujours relative certes), il possède à peu près tout ce qu’il veut sur le plan matériel, un palais, de beaux vêtements, il peut organiser des fêtes pour ses amis. Il a même (comme tous les grands hommes, du moins c’est ce que disent tous les hommes pour se justifier) une maîtresse, qu’il est allé chercher dans sa famille et qu’il va finir par épouser ! Bref, Hérode devrait allait bien, si on s’en tient à certains critères extérieurs.

Pourtant il va mal, il est en pleine dépression et ses crises d’angoisse inquiètent légitimement son entourage.  Il n’a tué personne de ses mains, en tant que roi il avait des hommes de main pour faire le sale travail. C’est ainsi qu’il va faire assassiner Jean le Baptiste. 

Pourtant, légalement, on ne pouvait rien lui reprocher. En tant que roi (même fantoche puisqu’à la botte des Romains), on ne pouvait rien lui reprocher. Ce qui peut d’ores et déjà nous amener à réfléchir sur le point suivant : « Tout ce qui est légal n’est pas forcément moral » !

Intéressons-nous au contexte du crime. Indéniablement c’est un crime sous influence que celui commis par Hérode. 

D’abord l’influence de sa maîtresse qui dans l’ombre va fomenter, organiser, manipuler et téléguider le meurtre du gêneur.  Le proverbe ne dit-il pas : « Ce que femme veut, Dieu le veut » ? Impossible pour elle de se venger de ce satané prophète (définition du mot prophète selon la Bible : celui qui dit les mots de Dieu, qui parle de la part de Dieu) qui se permet de se mêler de sa vie privée, comme ça ! Hérode lui-même n’aurait pas accepter l’idée. Alors elle va passer par un autre biais, elle connaît bien son amant et ses faiblesses et elle va les utiliser. Ah ! Les hommes sont bien vulnérables quand leurs sens les dirigent. 

Cette Hérodiade ne va pas hésiter un instant à utiliser les charmes de sa propre fille, Salomé, pour arriver à ses fins. Elle va lui conseiller de faire un cadeau original à son beau père Hérode ! La sextape de l’époque, mais  « en direct-live », la danse des 7 voiles.  D’abord sensuelle et agréable au regard, cette danse  consistait  pour la danseuse à envouter son destinataire par des gestes, pauses et mouvements sensuels, consistant à retirer les uns après les autres les 7 voiles recouvrant le corps de la jeune femme. Aucun homme n’y résistait. D’abord sensuelle, cette danse devenait très vite érotique  au possible. 

Tous les sens d’Hérode sont aux abois, son cerveau est désormais aux abonnés absents, il est sous le charme, sous l’influence, non pas d’une danseuse mais de sa sensualité exacerbée. Et voilà qu’il dit n’importe quoi, qu’il promet de manière intempestive des choses qu’il va regretter. Et c’est là que la machiavélique Hérodiade revient dans le jeu et conseille à sa fille qui pouvait tout demander au roi en terme de richesses, d’argent, de pouvoir etc. de réclamer la tête de Jean-Baptiste. 

On peut presque se prendre à espérer une réaction positive d’Hérode revenant à la réalité, mais non ! 

Et c’est sous l’effet d’un troisième type d’influence, celle du regard des autres, de ce que sa cour va penser de lui, qu’Hérode ne voulant pas (bêtement) perdre la face devant les autres, va refuser de se déjuger et qu’ à contre cœur, il se rendra coupable du meurtre de Jean le baptiste. 

L’influence d’une maîtresse machiavélique, manipulatrice et sans scrupule, mais c’est tous les jours que des procès ont lieu ayant pour origine une femme manipulatrice. L’actualité judiciaire passée, présente et sans doute à venir en est remplie. 

Un crime sous l’influence de ses pulsions sexuelles, là encore les tribunaux regorgent de cas plus ou moins sordides, allant de ce Monsieur amoureux d’une fille plus jeune qui va se débarrasser de sa femme, jusqu’au viol.

Et puis l’influence de l’orgueil, « être un homme » c’est être parfois capable de perdre la face devant les autres pour pouvoir continuer à se regarder en face. Certaines histoires criminelles auraient pu s’arrêter là et ne jamais exister si l’influence de l’orgueil n’avait pas fait ses ravages. 

Hérode va mal, et bien qu’aucun tribunal ne le jugera jamais pour ce crime, c’est le tribunal intérieur de sa conscience, de sa mémoire, de ses sentiments, de sa culpabilité et de son cœur qui vont se charger de le juger.  Et le jugement est sans appel, la prison est intérieure et elle est  peuplée de fantômes ayant tous la tête de Jean Baptiste. 

On ne se méfiera jamais assez des influences extérieures, de nos points faibles et de nos misères que d’autres peuvent utiliser pour nous manipuler. Soyons vigilants !

Samuel Foucart

 

L’aspect juridique :

Le droit pénal réprime les infractions et leurs auteurs. Rien que de très compréhensible quand l’ infraction a été commise et l’auteur identifié. 

Mais quid de l’auteur moral, de celui qui a incité, provoqué, suggéré, voire organisé sans commettre lui même le fait délictueux. 

Le but recherché par le provocateur, l’instigateur, l’auteur moral, le « cerveau », est de pousser autrui à commettre une infraction: il convient donc de réprimer l’état dangereux qu’il incarne, puisque suffisamment intelligent et donc plus dangereux, pour conduire un tiers à commettre une infraction.

C’est parce que les comportements de provocation jouent un rôle important dans le processus criminogène que le droit pénal les prend en considération.

Toutefois, avant 2004, ce type de comportement ne pouvait être réprimé, si l’acte projeté n’était pas exécuté. 

Ainsi, en1958, le Dr Lacour charge un homme de main d’éliminer son fils adoptif contre 13 millions de francs. Non seulement l’homme de main ne commettra pas l’assassinat prévu, mais fera croire le contraire à son commanditaire pour toucher toute la somme. Le Dr Lacour ne pourra être condamné en l’état de la législation de l’époque, puisqu’il n’y avait pas eu passage à l’acte par l’homme de main. 

Pas de résultat, pas de répression. 

Le  législateur a estimé qu’il etait nécessaire de réprimer de telles provocations indépendamment de leurs résultats, et la loi du 9 mars 2004 dite Perben 2  prévoit , à l’article 221-5-1 du code pénal, une nouvelle infraction réprimant l’instigation de commettre un assassinat ou un empoisonnement lorsque ce crime n’a été ni commis ni tenté.

Le texte prévoit que: «  le fait de faire à une personne des offres ou des promesses ou de lui proposer des dons, présents ou avantages quelconques afin qu’elle commette un assassinat ou un empoisonnement est puni , lorsque ce crime n’a été ni commis ni tenté, de 10 ans d’emprisonnement et de 150000 euros d’amende ».

L’incrimination du mandat criminel permet donc de réprimer l’instigateur d’un acte  même non suivi d’effet. 

Le droit pénal va d’ailleurs incriminer de plus en plus largement la provocation et il serait trop long de faire la liste de toutes ces incriminations.( provocation à l’usage de stupéfiants, provocation à la discrimination, à la haine,  à la violence, à la trahison, à l’espionnage, à l’abandon d’enfant...)

On peut cependant s’interroger sur la volonté du législateur de prévenir toujours plus en amont, ce qui n’est pas sans risque notamment du point de vue des libertés individuelles.

L’on peut se demander jusqu’où il est possible d’aller, quelles sont les limites à ne pas dépasser pour préserver l’ordre social, l’intérêt général tout en garantissant l’exercice des libertés individuelles? 

D.A. (T.I. de Grenoble)

 

La parole est à la défense

Mon client est poursuivi devant ce tribunal pour avoir assassiné Monsieur Jean le Baptiste. N'allons pas trop vite en besogne s'il vous plaît !

Mon client aimait et craignait Monsieur Jean le Baptiste. Il suivait même ses conseils et le protégeait de sa femme Hérodiade  qui lui nourrissait  une haine tenace. Il n'a jamais voulu l'assassiner ! Il a été la victime malheureuse de sa femme qui a comploté contre lui en le forçant par ruse à demander la tête du prophète !

Il faut revenir dans le contexte de l'époque : mon client était passablement éméché lors d'un banquet qui se prolongeait ; il n'avait plus toute sa tête. Les saouleries à l’époque comme maintenant étaient propices à tous les excès. N'étant plus vraiment conscient de ce qu'il disait ou faisait, l'arrivée de Salomé interprétant avec érotisme la danse des 7 voiles lui fut fatale. Mais qui peut résister aux charmes d'une telle femme? Personne !!! 

Dans son délire éthylique, mon client fit des promesses : comme Jephté en son temps (Juges 11/30 à 40), Monsieur Hérode par deux fois prêta serment devant ses invités d'accorder à la fille d'Hérodiade ce qu'elle désirait.

Soulignons au passage que mon client est un homme politique influent qui connaît toutes les arcanes de la vie publique : les hypocrisies, les « salamaléques », les promesses électorales, les coups tordus. Il a appris à plaire au peuple en lui accordant selon la doctrine romaine de l'époque du « pain et des jeux ». Sa réputation politique était en jeu : se renier en revenant sur ses serments, c'était se discréditer aux yeux de tous et perdre ainsi sa réputation de chef infaillible. Il était tombé dans le piège tendu par sa femme. Comprenez le bien, nous n'avons pas affaire à un criminel qui sciemment aurait orchestré ce meurtre infâme, mais davantage à un homme diminué,  vaincu par ses sens et téléguidé par une femme sans scrupule. Parlons en justement de Madame Hérodiade ! C'est elle qui devrait être dans le box des accusés ! C'est elle l'instigatrice de ce crime ! C'est elle la stratège machiavélique ! C'est elle la marionnettiste diabolique ! Quelle injustice que l'Histoire n'ait retenu que le nom de mon client dans cette affaire infamant au passage son nom à jamais !

Il y a des personnes qui portent bien leur nom : Hérodiade signifie « la gloire de la chair » ! Dans sa vie, tout est calculé, de façon stratégique afin que ses intérêts propres prévalent. Pauvre homme que mon client qui s'est entiché d'une femme comme elle ! J'ose même imaginer que son consentement au mariage a été extorqué lors d'un banquet organisé par la rusée pour assouvir ses besoins de pouvoir !

La femme de mon client comme Jézabel en son temps dominait son époux. Hérode était sous influence ; il se croyait fort ; il était en fait spirituellement lié ; il subissait une véritable addiction. Ce terme vient d'un mot latin « addictorer » qui désignait les esclaves dépendants de leurs maîtres. Mon client était triste et tourmenté ; il s'était laissé piéger. Toute sa vie, il fut poursuivi par ce serment maudit. Plus tard, il prit même Jésus pour Jean Baptiste réincarné ! ( Luc 9/ 9).

Au cours de sa  carrière politique, il fut disgracié et envoyé en Gaulle avant de finir sa vie en Espagne. Lorsque vous prononcerez votre sanction à l'encontre de mon client, n'oubliez pas celle qui est tapie dans l'ombre : Hérodiade !

 

Maître F.F. du barreau de Rouen