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Pour rappel, la rhétorique c’est l’art de bien parler, c’est aussi une technique de la mise en œuvre des moyens d’expression (posture,  attitude, composition). Sur un plan plus péjoratif c’est aussi : « Éloquence creuse, purement formelle ». 

Les larmes sont parfois un langage, la Bible en parle par exemple quand David déclare ceci : « Car l'Eternel entend la voix de mes larmes; L'Eternel exauce mes supplications, L'Eternel accueille ma prière. » (Psaume 6/8).

Les larmes dans ce cas, décrivent une intimité avec Dieu, quelque chose de privé, qui ne doit pas sortir d’entre Dieu et moi. On est très loin des démonstrations larmoyantes télévisées ou publiques. Je dois vous avouer que je suis très mal à l’aise avec les gens qui ne savent pas ou ne veulent pas faire preuve de pudeur en public et je ne parle même pas de ceux qui exploitent l’émotion à des fins d’audience. Si vous voulez vraiment pleurer, faites-le en privé c’est mieux. 

Mais la réalité m’oblige à dire que l’émotionnel prenant le pas sur le rationnel et très souvent sur le spirituel (et c’est bien triste),  les larmes sont devenues un moyen d’expression très répandu. 

Le monde chrétien n’y échappe malheureusement pas. 

Lorsque je regarde une émission venant d’outre Atlantique, sur un programme de 52 minutes (format moyen), sans me tromper, je peux vous dire à peu de choses près, quand le    « passage des larmes » (sans larme la plupart du temps, mais plutôt avec des mimiques imitant le sanglot) doit intervenir, pour appuyer le message que l’on veut faire passer. 

Le monde chrétien n’y échappe malheureusement pas, ainsi les « pleurnicheries » sont devenues la norme chez certaines personnes. Elles pleurent en priant, elles pleurent en témoignant, elles pleurent en prêchant, elles pleurent en faisant un appel au salut etc. 

Si vous avez le privilège de participer un jour à un rassemblement Tzigane partageant le message de l’Evangile, vous découvrirez qu’on y pleure beaucoup, allons disons-le, pour un oui pour un non ! Juste un problème de culture ? Non, je ne crois pas, mais un moyen de masquer certaines lacunes en noyant tout dans des torrents de larmes. 

Et que dire de l’apparition des caméras dans la sphère du culte, des vidéos, des retransmissions en « direct-live » ou de préférence, les réalisateurs vont s’attarder sur celui ou celle qui pleure le plus. C’est très dérangeant.

J’ai beaucoup de mal à imaginer, par exemple,  David, se repentant devant son Dieu, versant des larmes (Psaume 51) avec une caméra sous le nez pour tout filmer. C’est tellement antinomique  et illogique. La repentance, c’est du domaine de l’intime, c’est entre Dieu et moi et c’est tout.  Il en va de même pour toutes les autres formes d’expression de la foi :  la prière, l’adoration, la louange, le chant ou encore les charismes, selon 1 Corinthiens 12. Si dans l’un de ces cadres-là il faut que je fasse une démonstration théâtrale à chaque fois, je ne suis plus dans la spontanéité évangélique, mais dans une composition gênante qui met mal à  l’aise. 

Il en va de même avec la prédication. Je connaissais un pasteur tout à fait remarquable à bien des égards, avec une expérience de foi authentique et un vécu impressionnant. Il avait cette capacité de « pleurer sur commande ». Il était donc devenu sans même s’en rendre compte, le spécialiste des « appels » (à la conversion, à la repentance, à la consécration, à la guérison) en tout genre. Sa capacité à émouvoir ne laissait personne indifférent (sauf moi qui n’aie pas de cœur évidemment), il était le « Monsieur larmoyant et reniflant de service »

Pleurer, certaines personnes savent le faire sur commande, sans la moindre émotion derrière, c’est le propre des (très) bons acteurs. 

Cette manie des larmes, cet émotionnel exacerbé, cette rhétorique des pleurs devient un moyen de pression incroyable sur les âmes sensibles, une occasion de manipuler les plus faibles psychologiquement et un argument à part entière quand le discours est un peu court. Les larmes ne prouvent rien, jamais. 

Je me souviens d’avoir assisté à la diffusion d’un film, ou un père accomplissait un triathlon de style Iron Man (le plus difficile) avec son fils handicapé sur le dos. Outre la gêne de voir ainsi exposer une personne handicapée, je me souviens du malaise qu’avaient provoqué les reniflements intempestifs de la personne présentant ce film et de ces larmes manifestement forcées. Quel était le but ? Si ce n’est manipuler son auditoire avec cette rhétorique-là afin de les amener à une comparaison douteuse avec l’amour de Dieu pour l’humanité. Insupportable !

Quand le roi Ezéchias pleura, il le fit en secret dans sa chambre, (2 Rois 20/2). Quand Anne la mère de Samuel pleura, elle le fit en silence dans un temps de prière privé au Temple (1 Samuel 1/9). A part devant le tombeau de Lazare où Jésus pleura, et à face à Jérusalem ou il exprima sa souffrance on sait à la lumière du texte du livre des Hébreux (5/7) : « C'est lui (Jésus) qui, dans les jours de sa chair, ayant présenté avec de grands cris et avec larmes des prières et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été exaucé à cause de sa piété,  a appris, bien qu'il fût Fils, l'obéissance par les choses qu'il a souffertes », à quel moment voyez-vous Jésus pleurer publiquement dans les évangiles ? 

Verser des larmes sur un plateau télé ou du haut d’une estrade,  dans un lieu public peut certes arriver, mais la plupart du temps, ce n’est qu’un cache misère, un leurre pour masquer la pauvreté du propos. Ou pire encore,  pour manipuler l’autre ou les autres.  

A l’heure où l’émotionnel est de rigueur, nous devrions réapprendre tous autant que nous sommes à faire la différence entre les larmes de crocodile, les larmes provoquées par une émotion sans doute sincère mais ponctuelle et la réalité des larmes. La voix des larmes que Dieu entend,  sont celles là seules voit, celles là sont autrement plus sérieuses que tout ce que le spectaculaire nous impose aujourd’hui. 

 

Samuel Foucart