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« Dina la fille que Léa avait enfantée à Jacob sortit pour faire connaissance avec les filles du pays. Elle fut remarquée de Sichem, fils de Hamor le Hévéen, gouverneur du pays ; il l’enleva, s’approcha d’elle en lui faisant violence ». Genèse 34/1 et 2

 

Evidemment que toutes les filles qui vont en boite le samedi soir ne sont pas violées et heureusement.  Néanmoins, la drogue du violeur, l’acide gammahydroxybutyrique, autrement connue sous le nom de GHB a beaucoup été utilisée lors de soirées « festives », largement arrosées où toutes sortes de produits plus ou moins licites circulaient dans l’assistance. Une de plus, une de moins ! 

Rien de tout ceci dans l’affaire de Dina et du viol qu’elle a subi. Disons que le prince charmant  « a fait ça à l’ancienne », si vous me permettez cette expression. N’empêche qu’il l’a fait !

Bien entendu il était le fils du Maire, bien sûr c’était un beau gosse, ah ! le « charme oriental »,  évidemment qu’il y avait une indéniable culture machiste et puis il se devait de tenir son rang devant ses copains. Une nouvelle, une étrangère en plus, ça changeait des filles de la ville et du coin. Il se devait, comme le bon macho qu’il devait être, de « relever le défi », y compris par la force ! La petite nouvelle il l’a voulait dans son lit  de gré ou de force, il avait une réputation à tenir que diable. 

De l’autre côté, il y a Dina qui comme toutes les jeunes filles de son âge (16 ou 17 ans pas davantage) connaît les premiers émois amoureux, les premiers regards sur elle. Elle sent qu’elle plaît et pour sortir, elle a sans doute comme à peu près toutes les filles depuis toujours, envie d’être la plus belle pour épater les copines, et charmer les garçons, mais sans plus !

Je ne sais pas à quoi ressemblait la mode féminine de l’époque, mais l’Orient a toujours su mettre en valeur la femme avant l’invention terrifiante du voile intégral. Et sans doute qu’elle avait fait fort Dina, puisqu’elle va « taper dans l’œil » du fils du Maire. 

Evidemment que la question doit être posée et tant pis si elle dérange les féministes : en avait-elle trop fait dans sa tenue, son maquillage, sa coiffure, en d’autres termes avait-elle provoqué ce qui va se produire ? Peut-on dire à propos de Dina : « Elle l’avait bien cherché » ? 

Pas un seul instant le texte biblique, ni d’ailleurs la tradition juive ne laisse à penser cela. Sans doute était elle une jeune fille normale de son âge cherchant à plaire, à séduire, peut être même à flirter, mais sans plus (ce qui n’est déjà pas mal) !

Comme Dina ne voulait pas coucher avant le mariage (ce qui peut sembler ringard aujourd’hui, mais qui est un droit qu’il faut respecter), Sichem n’a pas trop compris les messages de la fille. D’un côté elle aguiche, drague un peu, lui fait des œillades, s’amuse avec lui, boit un verre ou deux, puis lorsqu’il faut conclure, c’est NON ! La réaction des mecs, Mesdames, est toujours la même, pas très élevée et pas besoin de chercher loin : « C’est quoi cette Dina, une allumeuse ou quoi ? Je vais lui montrer moi» ! Ha! La frustration des hommes tient à tellement peu de choses ! Juste trois petites lettres : NON ! Vous connaissez forcément cette triste formule machiste : « Quand une femme dit non, elle pense OUI » ! Je vous laisse toute liberté d’en juger par vous mêmes. En l’occurrence c’était NON et pas un petit « non qui semblait dire un grand OUI » !

Comme le bellâtre n’avait pas de drogue GHB à mettre dans le verre de Dina  pour la soumettre via une inconscience partielle, il va utiliser la force et là, je ne vais pas m’aventurer à compter le triste récit d’une fille que l’on force, que l’on viole, que l’on déshonore ! Pour une première expérience sexuelle, Dina va être très mal servie. Perdre sa virginité lors d’un viol, pauvre Dina ! C’est toujours sordide, jamais glorieux, absolument malsain et je vous laisse imaginer l'état de la victime après ! Elle se sent trahie, souillée, salie, humiliée. Mais n’imaginez surtout pas que ce soit mieux du côté du violeur, qui lui aussi se sent mal (et plus du tout « mâle » en l’occurrence), lâche, coupable au moins provisoirement, minable. C’est d’ailleurs pourquoi un certain nombre de violeurs assassinent leur victime, pour tenter d’éliminer la violence de la culpabilité. 

Forcer une fille (ou un gars, eh oui désolé mais c’est ainsi la vraie vie) sous l’effet de l’alcool, de stupéfiants ou pire encore en utilisant une drogue telle le GHB, ou bien encore en lui faisant violence est un crime sévèrement puni par la loi. L’alcool, les drogues, le contexte « festif », la tenue de la jeune femme, son attitude ou ses propos ne sont jamais et en rien des circonstances atténuantes. Il n’y a aucune excuse possible. Il y en a des bons gars, qui dorment en prison pour des années, et qui avaient toutes les excuses du monde pour violenter la fille, parce qu’ils avaient cru comprendre….. ! Que de vies brisées, des deux côtés, que de familles détruites à cause de ce genre de folies. 

Alors évidemment, j’ai bien envie de dire à Léa la maman de Dina, qui n’avait pas eu de jeunesse à elle, ni d’adolescence propre, qui avait toujours été moins belle que sa sœur Rachel, et qui vivait toute cette « revanche sociale et affective » via sa fille chérie, « Tu aurais pu réfléchir un peu avant de la laisser sortir dans cette tenue et  avec ces filles là » ! Et puis au brave Jacob, si à cheval sur certains principes, mais si peu regardant sur d’autres : « Tu étais où quand ta fille a décidé d’aller seule en boite ? » Et puis même un petit mot à ses frères tellement attachés à l’honneur de leur sœur et à sa virginité préservée, « Il n’y en avait pas un ou deux pour l’accompagner ce soir là ? » Une très grande démission collective, morale et familiale en fait ! Dina se retrouve toute seule face à un monde dont elle ignore les règles et les codes et elle va, fatalement, perdre pied rapidement. Une oie blanche au milieu de renards.

On devrait tous veiller davantage sur nos filles, mais puisque j’y suis, il faudrait aussi transmettre ce genre d’articles à nos fils par la même occasion. 

Samuel Foucart

 

L’avis du juriste: 

De  la période greco romaine avec le Pater  Familias  ayant droit de vie et de mort sur sa maisonnée, en passant par le moyen âge où les femmes étaient mariées contre leur gré,  la femme a très longtemps été considérée comme inférieure à l’homme et il faudra attendre 1810 pour que le viol soit incriminé pénalement en France. La législation en la matière ne cessera d'évoluer, mais  il faudra attendre 1980 pour voir adopter une nouvelle loi définissant clairement les contours du viol, et ce, grâce à des mouvements féministes. De même, ce n’est qu’en 2006 que sera incriminé le viol entre époux, sonnant ainsi le glas du sacro saint devoir conjugal.

Enfin, la loi du 3 août 2018 élargit la définition du viol, permettant d’incriminer tout type de pénétration sexuelle imposée, ce qui comprend non seulement le rapport sexuel classique mais également les pénétrations annales et buccales non consenties.

Cette loi marque une avancée notable pour les victimes, dont le nombre va croissant au fil des années.

Sur le plan pénal, le viol est passible de 15 ans de réclusion criminelle, 20 ans s’il existe des circonstances aggravantes, 30 ans s’il entraîne la mort, et de la réclusion à perpétuité  s’il est accompagné d’actes de tortures ou de barbarie. 

D.A. (T.I. de Grenoble)

 

Idéologiquement parlant :

L’histoire  de Dina et Sichem est-elle toujours d’actualité ? On pourrait penser que les choses ont évolué et que cette situation fait partie du passé. Mais en sommes-nous si sûrs ?

L’homme est encore souvent animé d’un sentiment de supériorité envers la femme. Il est parfois persuadé de son « pouvoir naturel » qui peut être la cause de la violence quelle qu’elle soit.

L’homme et la femme vivent souvent la représentation « homme–femme » selon leur passé, leur culture ou leur vécu. Ainsi les stéréotypes sont malheureusement persistants dans de nombreux cas. Selon ses clichés, l’homme doit avoir un type de comportement, de langage, de goûts, de pratiques qui sont liés à des concepts tels que le pouvoir et la force. Celui qui n’y répond pas se marginalise, car il sort de la prétendue « norme sociale ». Les nombreux exemples dans son passé, à travers le comportement de son père, sa mère, ses grands-parents le confortent  dans son attitude envers les femmes. Sa mère a vécu la même chose, alors pourquoi devrait-t-on changer !

La femme, à l’instar de Dina, sera considérée comme aguicheuse, allumeuse, tentatrice, charmeuse ! (Les adjectifs peuvent être encore plus nombreux). Ces stéréotypes sur les femmes vont influencer la place de la femme dans la société, que ce soit dans sa vie professionnelle ou privée. Et même sans parler de violence, il y a tous les autres aspects telles que l’égalité salariale, l’égalité dans les taches ménagères, dans l’éducation des enfants par exemple.

Alors comment pouvons-nous faire changer les choses ? Nous pourrions bien sûr attendre encore plus de l’État pour favoriser l’égalité « homme-femme ». Des réformes nécessaires et indispensables ont été effectuées ces dernières années que ce soit sur le plan du travail, de l’engagement en politique via la parité, la protection des femmes victimes de violences. Les choses ont plutôt évolué dans le sens du respect et de la considération envers les femmes.

Mais devons nous attendre tout de l’État ? Celui-ci ne pourra pas tout. Je pense que l’éducation est le principal enjeu pour notre société. Mais peut-être faudra-t-il que l’homme se responsabilise réellement par rapport à certains comportements, et pas uniquement car il doit obéir à la loi, mais parce qu’il sera convaincu que son attitude envers les femmes doit changer.

 

Sandrino Gazzetta (Professeur à la NEOMA Business School de Rouen, Reims et Paris. Université de Rouen)

 

 

La parole est à la défense :

 

Plaidoirie en faveur de Sichem

 

Au lendemain de l’assassinat de Sichem par Siméon et Lévi les fils de Jacob, la  famille du défunt a souhaité mon concours pour tenter à titre posthume non pas d’exonérer la responsabilité de mon client qui n’hésita pas à violer une femme dans les circonstances que l’on sait, mais plutôt de l’aider à comprendre les tenants et les aboutissants de cette triste affaire moins simple qu’elle n’y paraît.

Il ne m’a pas été possible d’avoir des informations objectives sur la personnalité de Sichem ni sur son parcours de vie de la naissance jusqu’à sa mort. Je sais seulement que mon client avait un rang social élevé. Disposait-il d’un droit de cuissage en qualité de fils du chef ? Nul ne le sait ; autre temps, autres mœurs. Une chose est sûre l’impunité des mâles envers ce genre de crime était à peine compensée par une « réparation matérielle » pour la famille de la victime.

Mon client, pétri par cet état d’esprit machiste, éduqué dans le respect des traditions patriarcales savait pertinemment que « violer » était un acte certes condamnable, mais qui n’allait pas impacter le reste de son existence.

Comprenez bien, mon souci n’est pas d’exonérer la responsabilité d’un homme qui après tout vivait dans un contexte sociétal « avantageux », mais plutôt de cerner la personnalité complexe de mon client qui peut apparaitre malgré tout sous un éclairage plus tamisé :

Tout d’abord, il ne décida pas de la tuer et de cacher le corps pour faire ainsi disparaitre toute trace de son forfait.

Ensuite, il ne laissa pas son bas instinct dicté sa conduite en rejetant sa victime comme un objet vil comme lors du viol de Tamar par son demi-frère Amnon. Au contraire, il ressort des procès-verbaux, qu’il « s’attacha à elle ». Il développa même des sentiments amoureux très forts.

Il demanda ensuite à son père Hamor de demander la main de Dina à Jacob, puis n’hésita pas à proposer une alliance réparatrice en précisant que les hébreux pouvaient s’installer désormais dans la région et épouser les filles de ce peuple.

Sichem, mon client a même eu le courage d’aller voir Jacob et ses frères pour faire acte de repentance en proposant de les dédommager à la hauteur de leurs exigences. Voilà ces propos qui ont été rapportés : « Soyez indulgent avec moi, je suis prêt à vous donner tout ce que vous vous voulez ; vous pouvez exiger de moi un très gros dédommagement ».

Il accepta même de se faire circoncire sur la demande de Siméon et Lévi lui et tous les hommes de la ville !

Je crois que mon client était en train de vivre une véritable rédemption : la repentance d’abord, la réparation ensuite. Sa sincérité ne fait aucun doute ! 

Pourtant, à aucun moment, les frères de Dina s’interrogèrent de savoir si Sichem s’inscrivait réellement dans une démarche de pardon et préférèrent assassiner tous les hommes de la ville.

Ce viol est inadmissible, mais cette vengeance aveugle des fils de Jacob l’est tout autant témoignant bien de l’esprit tordu de cette famille : au lendemain du carnage, Jacob craignait pour sa réputation et ses affaires ; quant aux « exterminateurs », je ne suis pas sûr de la pureté de leurs motivations : voulaient-ils vraiment faire justice envers leur sœur violée ou lavaient ils leur honneur bafoué de mâles dominants ne supportant pas que l’on puisse toucher impunément à leur « propriété » ?… 

Et Dina dans tout cela ? On ne l’entend pas... Personne ne lui pose la question de savoir comment elle va, si elle a finalement pardonné à son bourreau ; a-t-elle-même développé des sentiments envers celui dont la conduite repentante paraissait si sincère ?  On nous dit qu’elle logeait chez Sichem jusqu’à ce que ses frères la saisissent pour la tirer de la ville. Mais était-elle consentante ?

Bien des questions sans réponse dans cette affaire sordide et dont personne n’est épargnée. Dina a été récupérée, mais à quel prix ? Ses frères ont retrouvé leur sœur, leur « objet familial » ; ils décideront encore à sa place du mari qu’il faudra choisir pour elle, femme désormais impur et sans vertu dans cette société si « proprette »….

Dina signifie « acquittée » ou « disculpée ». Il est possible que certains de ses contemporains lui reprochèrent à demi-mot sa culpabilité en s’étant aventurée auprès de femmes étrangères. Dina « l’acquittée » n’était pas libre et porta dans son esprit et sa chair les séquelles de ce viol dans cette société si peu bienveillante pour ce « genre » de femmes.

Quant à mon client il paya de sa vie cet acte fou sans que personne ne lui est tendu la main et lui permette de se reconstruire à l’ombre, qui sait, de celle qui aurait peut-être souhaité l’acquitter, le gracier.

 

Maître F.F. du Barreau de Rouen