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«Fais seulement dresser une potence de cinquante coudées, lui répondirent sa femme, Zéresh, et ses amis ; demain matin tu demanderas au roi qu’on y pende Mardochée ! Tu pourras alors, tout joyeux, aller rejoindre le roi au banquet !" Ravi du conseil, Aman fit préparer la potence. » Esther 5/14

C’est une bien curieuse histoire que celle d’Haman. On la trouve dans le non moins curieux livre d’Esther, dont la particularité est que le nom de Dieu n’y figure nulle part et que la place de la foi relève du domaine du non-dit et pourtant l’un comme l’autre y sont omniprésents par leur absence ! Absents de la scène   Dieu sûrement, mais pas des coulisses. 

Haman est le vizir de l'Empire perse sous le règne d'Assuérus (Xerxès Ier),en quelque sorte le Premier ministre d’alors. Il a quasiment tout pouvoir, aussi bien législatif, il fera voter des lois iniques, policier, juridique et exécutif. Finalement cet homme aurait pu jouir de son succès et de sa réussite sans jamais faire parler de lui, mais non, sa haine et sa mentalité d’assassin le perdront. 

Juger l’intention criminelle a toujours été compliqué et fait bien souvent dire qu’il n’y a pas de prévention en droit français. Effectivement, tant qu’un crime n’a pas été commis, il est quasiment impossible de punir celui qui en a l’intention tant que cette intention ne se manifeste qu’en l’organisation d’un climat anxiogène où une guerre psychologique envers la victime qu’aucune qualification pénale ne vient sanctionner. C’est ainsi que de nombreux faits divers se terminant par un crime auraient pu être évités si l’on avait une conception différente de l’intention.

Haman, le tout puissant vizir, est un antisémite notoire, ceux de la pire espèce de l’engeance des Nazis qui séviront en Europe au milieu du 20° siècle. Il va organiser un Pogrom dans la ville  de Suse, visant à créer un ghetto Juif afin de mieux éliminer ce peuple. Mais sa haine du Juif ne s’arrêtera pas là, puisqu’il va préméditer méthodiquement et organiser ce qu’il convient d’appeler un génocide contre la nation juive dispersée. Si ses plans avaient abouti, il pourrait être qualifié de criminel contre l’humanité. Mais finalement, ils n’aboutiront jamais et il va rester un délinquant de droit commun en col blanc, certes, mais sans envergure finalement. 

Ses véritables intentions de meurtre, il va les manifester d’abord et surtout à l’égard du Juif Mardonchée, qu’il aurait bien assassiné de ses propres mains, mais - vizir oblige - il préférera faire des lois visant à l’éliminer politiquement d’abord, puis physiquement, en sauvegardant son image de « Monsieur Propre » !

Il y a dans cette histoire dramatique quelques scènes vraiment drôles et parfois proches du Vaudeville. Par exemple quand le roi Assuérus demande à son vizir comment on peut faire pour honorer un homme publiquement et que l’autre, convaincu de sa grande importance estime qu’à part lui, le roi ne pouvait pas envisager d’honorer quelqu’un d’autre ! Manque de chance c’est à Mardochée qu’Assuérus pensait et pour d’excellentes et légitimes raisons d’ailleurs. Et voilà le vizir obligé  publiquement de rendre hommage à son pire ennemi. Je regrette de ne pas avoir les images de la scène, parce que la tête déconfite de l’antisémite Haman, quand il a entendu le nom de Mardochée devait valoir le détour. 

Par ailleurs, lorsque la reine Esther, qui avait caché sa judaïcité à tout son petit monde, va découvrir les plans criminels du vizir de son mari, elle va les dénoncer. Comprenant que sa perte politique est inexorable, Haman va suivre Esther jusque dans sa chambre à coucher et se jeter sur le lit où elle a trouvé refuge. Le quiproquo est terrible, puisque le roi assistant à la scène, va imaginer qu’Haman tente de violer sa reine. Bien que ce soit sans doute la panique qui ait motivé le vizir, n’empêche que le malentendu scelle le sort final d’Haman. Ce n’est plus sa carrière politique qui est en jeu, ni son avenir en tant que vizir, mais c’est sa vie. 

Il faut dire que juste auparavant Haman avait fait dresser un échafaud, une potence avec l’intention d’y faire pendre Mardochée. Tout était parfaitement prémédité, organisé et rien ne pouvait en principe venir empêcher son plan criminel de s’accomplir. Il avait donné rancard à Mardochée à la potence. Finalement, Dieu, la Justice, les circonstances ou tout cela à la fois, vont lui donner rancard à l’échafaud ! C’est lui qui finira pendu pour ses intentions criminelles avérées, pour ses décisions et ses lois iniques et pour sa tentative de viol sur la reine ! En réalité il y a un leitmotiv dans ce bien curieux livre de la Bible, on le trouve dans le chapitre 9/1 et je vous le livre : « ce fut le contraire qui arriva » !

Malheureusement toutes les histoires d’intentions criminelles ne se terminent pas de cette façon, loin s’en faut. Trop souvent la parole des personnes menacées n’est pas entendue, pas prise au sérieux ou tout simplement, l’arsenal juridique ne permet aucune intervention en amont. Jusqu’au moment où le drame se produit. 

Que ce soit au nom d’une idéologie religieuse, et là il y aurait beaucoup à dire avec l’avènement d’un islamisme radical ayant largement recours aux menaces de mort,  ou que ce soit dans le cadre feutré d’un couple en déliquescence, et là encore tant de drames se sont produits malgré les plaintes, les signalements, les interdictions légales prononcées par des juges, l’intention criminelle semble avoir encore de beaux jours devant elle ! 

Nous ne serons pas très nombreux, je suppose, à reconnaître que l’envie de tuer son prochain, nous a tous plus ou moins effleurée, un jour ou l’autre, pour des choses aussi graves qu’une queue de poisson sur la route, qu’une bosse faite à coup de caddies sur notre portière ou juste pour une place volée dans la file d’attende à la Poste par une personne de si mauvaise foi. Vous comprendrez que je souris en écrivant cela. Mais il y a plus grave : on peut ainsi grandir depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte avec des intentions criminelles contre un père violent, injuste, violeur, alcoolique etc. et là, l’habitude de l’intention criminelle peut conduire au pire un jour ou l’autre. 

Haman avait donné rancard à Mardochée à la potence, Dieu lui a donné rencard à l’échafaud. Souhaiter la mort des autres et a fortiori, y penser, l’organiser, la préméditer va, tôt ou tard, se retourner contre nous, d’une manière ou d’une autre, n’en doutons surtout pas !

Samuel Foucart

L'avis du juriste: 

Le cheminement qui mène à la commission d’une infraction, commence toujours par une intention. Celle-ci est elle punissable? La réponse est non. Cette limite a été posée car elle constitue une garantie nécessaire pour les libertés individuelles. 

En droit pénal français, l’intention seule n’est donc pas punissable. Pour qu’il y ait infraction, il faut trois éléments:

-  un élément légal : un texte qui prévoit l’infraction 

- un élément matériel:  un acte légalement incriminé

- un élément moral:  l’intention de commettre ce fait  incriminé. 

La notion d’intention vient du latin «intentio   » qui signifie action de diriger. Comprenons par là qu’il s’agit d’une volonté dirigée vers un but défini. L’intention renvoie donc à la conscience et la volonté de l’individu de réaliser le comportement pénalement sanctionné.

Il convient donc de ne pas confondre intention et mobile: l’intention est unique pour chaque infraction dont il est un élément constitutif, alors que le mobile diffère selon chaque individu qui agit selon ses propres raisons. 

De ce point d’en vue, les mobiles sont indifférents, ils n’ont aucune incidence sur la qualification des faits, même si le juge peut en tenir compte pour l’application de la peine. 

A contrario, l’absence d’intention est prise en compte dans certaines infractions comme le fait de tuer en état de légitime défense ou de porter « des coups ayant entraînés la mort sans intention de la donner »

 La peine encourue est alors inexistante ou minorée.

D.A. T.I. Grenoble

 

Le point de vue du psychologue :

Le comportement d’Haman, sa soif de pouvoir et sa volonté de détruire le peuple juif ne sont pas sans rappeler l’homme qui changera l’histoire du monde en étant à l’origine de la seconde guerre mondiale.

Plusieurs psychiatres se sont en effet intéressés à la personnalité d’Hitler et ont repéré chez lui, entre autres, des traits mégalomaniaques (qu’on retrouve chez Haman).

Le terme « mégalomanie » désigne une réelle pathologie psychique qui engendre des troubles du comportement.

Le DSM-V (ouvrage de référence en psychologie et psychiatrie), classifie cette maladie au sein du trouble de la personnalité narcissique et la désigne selon les symptômes suivants :

  • une surestimation de soi-même,
  • délire de puissance et de grandeur,
  • un désir immense de gloire,
  • image idéalisée de soi.

Des auteurs tels que Smith, Freeman et Kuipers attribuent cette pathologie à un mécanisme de défense psychologique visant à combattre une très faible estime de soi et/ou la dépression ou comme étant une amplification des émotions.

Il est important de noter que cette pathologie ne peut être qu’un symptôme de la schizophrénie ou du trouble bipolaire (comme les psychiatres en ont émis l’hypothèse chez Hitler).

La mégalomanie et cette surestimation de soi poussent celui qui en est atteint à monter au plus haut du pouvoir et écraser ses opposants ou à les tourner au ridicule. Cet égo amène également le mégalomane à mépriser tous ceux qui l’entourent.

A. D. Psychologue

 

L’angle sociologique :

Comment évaluer et juger une intention criminelle ? Est-ce juste de punir une personne qui n'a pas commis le crime qu'on est sûr ou qu'on suppose qu'elle peut commettre ? Bienvenue dans Minority report !

D'un autre côté, il n'est juste plus possible d'ignorer le côté manipulateur du pervers qui, par le climat anxiogène et terrifiant qu'il fait planer sur sa victime, arrive sans problème à se créer un espace propice au passage à l'acte.

Alors oui les lois doivent évoluer. Non pas pour punir les personnes d'un crime qu'elles n'ont pas (encore) commis (ce qui relèverait de la dictature pure et simple, on l’a vu dans le passé partout où des dictateurs ont été en place), mais pour prendre davantage au sérieux la parole de celles qui craignent pour leur sécurité et leur vie. Les lois peuvent évoluer pour permettre aux personnes concernées de disposer de plus de moyens pour protéger et défendre leurs vies. C’est un enjeu de taille pour le législateur et pour la société.

Isabelle Moumié

 

La parole est à la défense :

Monsieur le juge

Mon client a été pendu sans que cette sentence capitale n'ait été précédée d'un procès équitable ; j'ai été mandaté par la famille pour tenter de rétablir  son honneur bien que cela soit à titre posthume.

Pour comprendre les intentions criminelles de mon client, il faut inexorablement se pencher sur sa famille.

Mon client est fils de Hammedatha, l'Agaguite ; à ce titre, il est intéressant de retracer quelques éléments généalogiques :

Agag est le nom ou titre donné à plusieurs rois amalécites ; il fait référence en particulier à ce monarque que le roi d’Israël Saül a vaincu. Mais Saül épargna ce roi et il fut finalement tué par le prophète Samuel qui prononça cette phrase terrible : « De même que ton épée a privé d'enfants bien des femmes ainsi parmi les femmes, ta mère sera privée d’enfants » 1 Samuel chap 15 v 32.

Haman et son père descendaient d'Agag. Ainsi puisque Mardochée descendait de Quish, de la tribu de Benjamin, Haman et lui étaient donc des ennemis héréditaires.

C'est terrible l'hérédité; il y a des maladies héréditaires, des liens occultes ancestraux ; il y a aussi la haine transmise de générations en générations envers un peuple ou une personne précisément. Haman a été élevé dans le souvenir du meurtre d'Agag et dans la haine du juif. Il a été démontré par les psychiatres que la personne humiliée, blessée dans son âme ou dans son corps va nourrir un ressentiment non seulement envers l'auteur à l'origine de ses maux, mais également envers sa famille voir le peuple auquel elle est attachée : le jeune peintre Adolf Hitler a été recalé à un concours d'entrée organisé à Vienne par l'école des beaux Arts ; dans le jury, il s'y trouvait des juifs ; il n'en a pas fallu davantage pour nourrir sa haine envers le peuple hébreu tout entier.

Cette famille humiliée, rabaissée n'a eu de cesse de vouloir retrouver son rang social et laver son honneur.

Le choix des noms est ainsi révélateur : Hammedatha signifie « sublime » ; Haman signifie « magnifique »

Ainsi lorsque Haman est nommé Premier ministre, son élévation sociale et matérielle lave l’affront ancestral et révèle ainsi le potentiel insoupçonné de cette lignée familiale. Certes Haman est prétentieux, mais il est le produit, le formatage de l'éducation de ses parents.

Ce jeune Haman, mal construit, en quête de reconnaissance, va épouser Zérech « étoile d'adoration » : « qui se ressemble s'assemble ! ». Avec l'aide d'amis communs, elle pousse Haman à la faute. C'est finalement un homme faible et sous influence qui pleure comme un gamin parce que Mardochée ne l'a pas encore salué.

Chacun va fuir dans son coin et laisser Haman face à son destin tragique. Et il va faire ce qu’il fait toujours : l'enfant ! Il se précipite aux pieds d’Esther comme un fils qui va voir sa mère pour la supplier de lui pardonner parce qu’il a fait « une grosse bêtise ».

Au final mon client, faible et fragile, éduqué dans le souvenir de l'ancêtre Agag « injustement » tué par les juifs, flatté par son père, sa femme et son entourage l'encourageant à développer son égo surdimensionné va être tué sans que lui même n'ait répandu le sang de personne au final. Triste fin pour cet homme mou et sous dépendance. Il ferait presque pitié....

Une justice moins expéditive aurait pu permettre d'une part à mon client d'être entendu et bénéficier de circonstances atténuantes, mais d'autre part à sa femme de comparaître comme étant l'instigatrice machiavélique de cette tragédie évitée de justesse.

 

Maître F.F.