CRIME DANS LA BIBLE : 4/ LE DÉPECEUR D' EPHRAÏM

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C’est sans doute  l’un des récits les plus glauques de la Bible. On le trouve dans le livre des Juges, qui relate une période extrêmement trouble de l’histoire d’Israël.

 
« Arrivé chez lui, il prit un couteau, saisit sa concubine, et la coupa membre par membre en douze morceaux, qu'il envoya dans tout le territoire d'Israël. » Juges 19/29.

Mais ne vous fiez pas aux apparences, si cet homme est bien le dépeceur de sa compagne, il n’en est pas pour autant l’assassin, ce qui ne fait pas de lui pour autant un parfait innocent. 
Je vous avais prévenu l’histoire est glauque et troublante.

 
Il existait à cette époque une loi visant à la pratique quasi obligatoire de l’hospitalité en Orient. Cet homme (c’est un anonyme) voyage avec un jeune employé et sa concubine infidèle, dont il est apparemment amoureux puisqu’il est allé la rechercher chez son père, où elle s’était réfugiée après son infidélité. 
En repartant de la ville de Bethléem en Judée pour rentrer chez lui le parcours le plus court et le plus simple passe par le territoire de Benjamin. Finalement, et non sans peine, il trouvera un brave Monsieur âgé pour le recevoir et l’héberger pour la nuit dans la ville de Guibea. La soirée avait plutôt bien commencé quand des heurts, des cris, des mouvements de foules se produisirent sous les fenêtres de la maison. 
Là encore, il s’agit d’une vieille tradition, héritée des pratiques en vigueur à Sodome et Gomorrhe (Genèse 19/4) où les pervers sexuels de la ville s’attroupaient pour violer les mâles étrangers de passage dans leur ville. Ceci expliquant sans doute cela, c’est à dire le manque d’enthousiasme pour accueillir l’étranger chez soi. 
Après moultes négociations bien étranges et assez surréalistes et après avoir proposé sa fille vierge et la concubine du Lévite aux pervers, le dépeceur en devenir va prendre une décision «courageuse» : il jette sa compagne dans la rue et la livre aux mains des violeurs. La nuit que cette jeune femme va connaître on ne peut que l’imaginer, puisque le texte biblique n’en dit rien. Mais finalement, après les tournantes d’usage, une fois leur appétit sexuel satisfait et le jour venant, la malheureuse viendra s’effondrer sur le seuil de la maison pour y succomber.

 
Ce qui me pose question, c’est  l’attitude coupable de cet homme à l’égard de sa compagne.  La violence faite aux femmes, l’irrespect complet de la personne humaine, la lâcheté de l’attitude de ces hommes. Il y a manifestement une complicité tacite à ce crime. Il est impossible que cet homme, son employé, le vieillard, sa fille n’ait pas entendu les cris de détresse de la femme que l’on viole. On est en ville et la nuit les paroles et à plus forte raison les cris, portent loin. 
Loin de tout ceci, du moins a priori, il va dormir et trouver sa compagne sur le seuil de la maison et lui demander de se lever afin de repartir. 
Cet homme est coupable, tout comme son employé ou le vieillard de non assistance à personne en danger. Jusqu’où va se nicher la lâcheté des hommes ! Comment peut-on laisser une troupe de pervers, certes violents et dangereux, maltraiter une femme sans réagir ?  Il y a vraiment de quoi être très en colère après cet homme et son entourage, qui ont « laissé faire » !
Viendra ensuite, après un voyage avec le cadavre brisé de sa concubine jusque chez lui, le dépeçage de la malheureuse.  En droit, il s’agit de ce que l’on nomme « atteinte à l’intégrité du cadavre ». En tant que Lévite, ce Monsieur était habitué à découper les cadavres d’animaux offerts en sacrifice, ce qui explique sa dextérité en la matière. Même s’il n’a pas tué sa concubine, enfin pas assassiné au sens légal de ce terme, en tout cas, le dépeceur d’Ephraïm se rend coupable en l’occurrence  d’atteinte à l’intégrité d’un cadavre. 
Il découpera le corps de sa femme en douze morceaux qu’il enverra (ne me demandez pas dans quelle condition d’hygiène) sur tout le territoire d’Israël à des fins de justice. Ce qui provoquera, on l’imagine bien, son effet sur les autorités policières et judiciaires de l’époque. 

Évidemment  que les coupables seront châtiés, bien qu’ils trouveront des soutiens pour le moins inattendus et pour le moins complices, dans leur ville et leur territoire. L’affaire prendra un tour politico-judiciaire, virant à la rixe punitive et au massacre organisé. Personne n’en sortira vraiment content finalement, même si les coupables semblent avoir subi le juste châtiment qu’ils méritaient.
N’empêche que dans toute cette affaire, on oublie trop vite la victime, son honneur, sa qualité de personne qui sera bafouée, l’outrage qu’elle subira abandonnée par tous, sa détresse sans nom face à ses violeurs et la trahison coupable de l’homme qu’elle avait aimé. 
La violence faite aux femmes est toujours pratiquée par des lâches, qu’ils donnent les coups ou qu’ils laissent les donner. Il faut encore s’insurger aujourd’hui contre ces comportements coupables et inhumains. 

Samuel Foucart

 

L ‘avis du juriste

Les violences subies par les femmes constituent la manifestation la plus aiguë de l’inégalité homme / femme.  En France, la prise de conscience est tardive, et une politique spécifique de lutte contre les violences faites aux femmes se développe seulement dans les années 2000, avec depuis 2005, l’adoption de 5 plans ministériels qu’il serait trop long de détailler ici. En bref, prévention, lutte, renforcement des sanctions, accompagnement des victimes, lutte contre les nouvelles formes d’ agression, sur les réseaux sociaux notamment, constitue l’essentiel de ces plans d'action. Leurs buts : prévenir les violences, mieux accompagner les victimes en les protégeant sur le long terme, et mieux sanctionner les agresseurs.
La réponse pénale est croissante et un important arsenal législatif est peu à peu constitué. 

Si cette réponse pénale est importante, elle n’est pas suffisante et son corollaire est la réponse sociétale, face aux nouvelles formes de violences. Ainsi, des actions sont mises au point afin de repérer et de prendre en charge les femmes victimes de violences. Des campagnes d’information sont régulièrement menées et, à partir de mars 2007, a été mis en place un numéro d’appel unique, le 3919, destiné aux victimes ou aux témoins de violences conjugales, entre autres, qui est toujours effectif.

La politique de prévention passe également par une action sur l’image de la femme, via l'école, les médias...afin de changer les représentations sociales et les stéréotypes, générateurs de violence sous toutes ses  formes. 

D.A. TGI de Grenoble

 

La parole est à la défense :

Monsieur le président, mesdames et messieurs les assesseurs, monsieur le procureur de la République.
Mon client a été mis en examen sur la base de deux chefs d'inculpation : non assistance à personne en danger et atteinte à l'intégrité du cadavre. 
Je m'efforcerai de démontrer que mon client n'est coupable ni de l'une et ni de l'autre de ces infractions. 

Non assistance à personne en danger
L'article 223-6-2 du code pénal sanctionne toute personne qui n'offre pas son aide à une autre qui fait face à un péril grave et imminent. Il doit être précisé tout de suite qu'il est reconnu de jurisprudence constante, qu’aucune infraction n'est commise suite à l'abstention de la personne dès lors que son aide l'aurait exposé à un danger certain pour lui même.  
Il doit être bien évidemment entendu dans cette affaire que s'il s'était interposé, la foule hystérique l'aurait violé puis tué.
En laissant son épouse entre les mains de ces criminels, il ne témoignait pas d'un désintérêt  envers elle ; il était face à un dilemme effroyable entre la préservation de sa personne et celle de sa femme. 
Lors de situations similaires, il a été démontré que les personnes, témoins d'un viol, sont comme paralysées et sont incapables de réagir courageusement, leur instinct de survie les en empêchant.
La loi précise qu'à défaut de pouvoir agir soit même il appartient à la personne pour le moins d’avertir un tiers et plus précisément une personne dépositaire d'une prérogative de puissance publique. Mais rappelons nous du contexte : il est un étranger dans une ville qu'il ne connaît pas : les forces de l'ordre n’existaient pas à l'époque et il découvre avec stupeur que ses habitants sont animés du même esprit que ceux de la ville de Sodome. Et comme ci cela ne suffisait pas, nous sommes à la tombée de la nuit..... Qui avertir ? Personne !!!

Atteinte à l'intégrité du cadavre
L’article 225-17 al 1 du code pénal sanctionne de 1 an à 3 ans toute personne portant atteinte à l'intégrité du cadavre. La sanction est néanmoins subordonnée à un élément moral : le prévenu a pleinement conscience d'accomplir un acte qui est de nature à porter atteinte à l'intégrité du corps. 
Or, il s'avère que mon client n'avait pas conscience de cela. Sa femme était morte ; elle ne souffrait plus et à l'époque le respect accompagnant le cadavre n'avait pas la même dimension que maintenant. Il était fréquent que les cadavres soient dépecés sur les champs de bataille : les têtes de Saül et de Jonathan furent coupées. On se souvient que le roi David avait coupé les prépuces de philistins morts pour les présenter au Roi Saül sans que personne ne s'en soit jamais offusqué ! Autre époque, autre mœurs.
Il faut également s'interroger sur la personnalité de ce Lévite. Il sait bien que toucher un mort rend impur : malgré tout, cela ne l'a pas arrêté. Il est probable qu'il souffrait d'un choc psychologique bien légitime après ces événements sordides lui faisant oublier même l'un des commandements de la loi mosaïque. L'expertise psychiatrique de mon client va dans ce sens.
Par ailleurs, mon client, par ce dépeçage, loin de vouloir porter atteinte à l'intégrité de ce corps par pur sadisme a voulu par cette action forte en faire un signe politique et religieux : en coupant ce corps en 12, il exprimait ainsi que l'intégrité politique et spirituelle du peuple élu était altérée par cet acte violent. Il n'y a donc dans cette action ni acte de barbarie gratuite, ni préméditation, mais plus le geste quasi « prophétique » à la manière des prophètes d'autrefois d'un homme religieux conscient que ce viol ayant entraîné la mort dépasse le « fait divers » pour prendre une dimension nationale, politique et religieuse. 

En conséquence, je vous demanderai de relaxer mon client .

Maître F.F.