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L’indicateur reste bel et bien l’indispensable cheville ouvrière de la Police. Sans lui bien des enquêtes seraient restées non élucidées.

On pourrait penser que l’histoire des indicateurs dans la Bible est assez limitée. Détrompez-vous, loin s’en faut. Entre un dénommé Doëg l’Edomite qui « balancera » David sans vergogne à Saül, et le jeune Joseph qui se fera mal voir des ses grands frères à force de « cafter » sur leur compte, la Bible met l’accent sur les indics et ce n’est jamais vraiment en bien. 

Que l’on  parle de « rapporteurs »  dans le livre des Proverbes ou bien de ceux qui trahissent dans les Psaumes, les  « Tontons », les « Cousins » ou les balances » ou encore les « repentis », sont aussi indispensables que malvenus dans l’histoire de l’humanité. 

Il y aura toujours et pour simplifier un peu les choses, d’un côté ceux qui trahissent, et de l’autre ceux qui sont trahis. Evidemment je n’ignore pas le manichéisme et le raccourci  par trop facile que j’utilise là. 

Mais n’empêche, il faut avoir une certaine mentalité pour trahir, c’est ce que je veux souligner avec cette caricature. 

L’indic qui va livrer Jésus, tout le monde le connaît, il se nomme Judas Iscariot et son histoire est  remplie de renseignements (c’est un comble) sur la mentalité des « balances » !

« Judas Iscariot, celui qui livra Jésus ». (Evangile selon Marc 3/19). Ce qui m’étonne d’abord avec celui-là, c’est qu’il est signalé très tôt dans cet Evangile, comme l’indic de service. Certes, Marc en  fait allusion à la fin de l’histoire, mais tout de même. Et puis Jésus qui savait tellement de choses sur la nature et le cœur humain ne se doutait-il pas un peu ? Sûrement , mais quand on n’est pas une balance dans l’âme, on a du mal à croire que quelqu’un puisse l’être. 

Cet indic-là va agir pour au moins trois motifs qui sont la plupart du temps le moteur des « Cousins » : l’argent, les fameuses 30 pièces d’argent ( à peu près 1300 €). Ce n’était donc pas la motivation principale de Judas, qui par ailleurs pouvait largement se servir dans la caisse de l’association cultuelle dirigée par Jésus, puisqu’il en était le bien malhonnête trésorier. 

Sa seconde motivation, qui est sans aucun doute d’ailleurs la principale, c’est sa déception quant au but ultime poursuivi par Jésus. Pas question pour ce dernier de renverser les Romains, de les bouter hors de Judée, de faire une révolution dans les rues de Jérusalem, mais bel et bien d’établir le royaume de Dieu dans les cœurs. Ah non ! Judas attendait autre chose. Le « Tonton » Judas va trahir son ami Jésus par idéologie et par déception idéologique, plus précisément. On ne dira jamais assez ce qu’un homme déçu est capable de faire. Tommaso Buscetta, appelé pudiquement « repenti » par la Justice italienne, pour éviter le terme de traître, va « balancer » des pans entiers de mafieux, « juste » parce que leur chef Toto Riina, le parrain d’alors a fait exécuter ses fils, ses frères et ses gendres. Profondément déçu, blessé, amer, Tommaso va balancer en long, en large et en travers, tout ce qui bouge. Si la justice le qualifie de « repenti » la mafia le nomme « Traître  » ! Tout est toujours une affaire d’optique.

La troisième motivation de Judas pour trahir son ami Jésus, c’est bien entendu un sentiment vieux comme le monde, la jalousie. Même si cela n’apparaît pas clairement dans le texte évangélique, on la ressent néanmoins partout. Dans ses questions ambiguës, dans ses remarques fielleuses, dans ses démarches personnelles, dans ses relations aux autres. Et même dans son acte de trahison, un baiser ! C’est le jaloux qui trahit par un baiser. Inconsciemment, il aurait aimé être à la place de Jésus, ou en tout cas que Jésus fasse de lui le premier disciple au lieu de choisir ce maladroit de Pierre. On ne trahit vraiment  bien que ceux qu’on aime, les autres ce n’est pas de la trahison, c’est une anecdote. 

En tout cas Jésus, s’il n’avait pas eu Judas….le sort de l’humanité en aurait été changé à jamais. Ce qui relance forcément le débat de fond sur l’utilité des indicateurs et sur leur statut dans la société des hommes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, un monde sans traître , sans « balance », sans indicateur serait un monde bancal et incomplet. 

Je ne sais pas vous, mais personnellement, je préfère être du côté de ceux que l’on trahit (même si c’est toujours une expérience très désagréable avec son lot de souffrances, d’incompréhension et de regrets) que du côté de ceux qui au nom de tout ce que vous voudrez (l’honneur, la famille, l’église, la société, la morale, l’argent, la politique etc.) trahissent. 

 

Samuel Foucart

 

Juridiquement parlant :

Le vieux couple flic indic, a inspiré nombre de films. Basée autant sur la confiance que la méfiance, essentielle pour obtenir des informations ou boucler une affaire , la relation «  policier- tonton » a aussi connu des ratés: corruption, manipulation, dérapages ....

c est ce qui avait signé la chute de Michel Neyret, ex numéro 2 de la PJ de Lyon, ou encore de Pascal Jumel, membre du groupe nuit de la brigade de répression du banditisme (BRB) à Paris, qui avec une poignée  de collègues peu scrupuleux avait multiplié casses et braquages entre 1983 et 1985, avec son indic Patrick Namouchi, alias «  la mouche ».

Il est loin le temps de la «  police à papa », version Jean Paul Belmondo, commissaire électron libre des années 70, lorsque les indics étaient rémunérés directement sur les saisies de drogue, ou de la main à la main, sans aucun contrôle. 

Depuis la loi du 9 mars 2004, dite Loi Perben II, prise pour «  adapter la justice aux évolutions de la criminalité « , les informateurs sont censés être officiellement  déclarés et inscrits au Bureau Central des Sources, entité ultra confidentielle rattachée à la police judiciaire. Dorénavant, l’indic est fiché, immatriculé, noté, rémunéré. L’identité du « tonton » est masquée par un système d’encodage : un matricule composé de lettres de ses prénom et nom, de son sexe et de numéros de sa date de naissance lui est attribué. Le service d’enquête de son officier traitant figure sur la fiche, ainsi que ses domaines et zones de compétences et l’historique de ses rémunérations.

Les rémunérations sont fixées en fonction de la sensibilité de l’information fournie : d’une dizaine d’euros pour une simple dénonciation à plusieurs dizaines de milliers d’euros en cas de tuyaux en or sur un réseau de stupéfiants international. C’est le directeur général de la police ou de la gendarmerie qui valide le montant, sur proposition du chef de service ou de l’enquêteur. Un reçu est alors délivré à l’indic. Aucun recours n’est possible.

La «  fonctionnarisation » a donc pris le pas sur une pratique aussi vieille que la police. Pourtant rien de bien nouveau sous le soleil: Eugène François Vidocq avait institutionnalisé cette pratique il y a presque deux siècles. Alors soldat de son état, il se rendit coupable d’un faux et fut condamné à 8 ans de travaux forcés. Envoyé au bagne de Brest, il réussit sa troisième tentative d’évasion. En 1809, il vint offrir ses services comme indicateur au Préfet de Police et devint chef d’une brigade de sûreté composée d’anciens forçats. Il y révéla un véritable talent de policier avant de démissionner en 1827.

D. A. (T.I. de Grenoble)

 

La parole est à la défense :

Mon client, Monsieur Judas est poursuivi pour complicité d'homicide volontaire. S'étant suicidé, c'est la famille qui m'a demandé de le représenter lors de son procès.

 

En tant qu'avocat, la défense de Monsieur Judas est un « bâton de maréchal » dans la carrière d'un juriste, tous mes confrères rêvant d'assister Le prévenu « indéfendable ».

Bien des psychiatres se sont penchés sur la personnalité complexe de mon client. Cet homme était tourmenté, animé par des sentiments contradictoires.

Il est certain qu'il a accepté de suivre Jésus et rien dans la Bible ne semble supposer qu'il l'aurait fait pour un intérêt strictement mercantile. Il n'a jamais été dit non plus que son intégration dans le groupe de disciples répondait à une stratégie machiavélique parfaitement préméditée et visant à  trahir Jésus.

Monsieur Judas fut choisi pour un poste de confiance : la gestion de l'argent. Il a ainsi été préféré à Monsieur Mathieu pourtant mieux placé pour cette tâche en qualité de péagiste.

Au cours de ces trois années, il aura réussi le tour de force de s'être fait accepter par tous comme un homme de confiance au point que lors du dernier repas, les disciples ne le soupçonnèrent aucunement de trahison malgré les allusions appuyées de leur maître.

Mon client avait manifestement de belles qualités humaines ; alors pourquoi a t'il basculé vers « le côté obscur de la force ? »

Il est indéniable qu'il avait des fragilités :

Il avait tout d'abord un rapport à l’argent qui était compliqué et en acceptant de garder la bourse, il se tentait lui même.

Les autres disciples avaient également leurs défauts, mais ils surent les affronter et leur résister victorieusement : les doutes de Thomas, l'orgueil de Jacques ou la lâcheté de Pierre n'emportèrent pas leur foi. Ils s'en repentirent amèrement et suivirent leur Maître. Mais mon client est faible de caractère et il a succombé à la tentation. 

Monsieur Judas nourrissait également des idées politico-religieuses contestables: il croyait que Jésus serait couronné Roi et qu'il chasserait les romains. Jésus était pour lui un Messie faible loin de sa conception théologique messianique. Il faut effectivement rechercher davantage dans cette direction pour expliquer sa trahison. En effet, 30 pièces d'argent, le prix d'un esclave ne représentait pas en soi une somme considérable. On peut difficilement imaginer qu'un homme prenne le risque de tout perdre pour une somme aussi dérisoire (cette somme correspondait également à trois mois de salaires d'un ouvrier agricole). Un homme avide de gain ne s'en serait pas contenté. Mon client était déçu, amer par le comportement de Jésus qui ne « collait » pas à ses convictions religieuses et politiques. Comme au temps des procès staliniens ou maoïstes au cours desquels les enfants dénonçaient leurs parents pour acte de trahison au communisme, mon client dénonça son maître qui avait, à ses yeux, gravement trahi la « Cause ».

Monsieur Judas était littéralement endoctriné et enfermé dans sa conception idéologique. Il avait été manipulé par je ne sais quel mouvement nationaliste juif et il ne faisait plus la différence entre le Bien et le Mal. Le Bien était tout ce qui servait la Cause et le Mal tout ce qui le desservait. Et dans sa conception erronée ce Jésus devenait un obstacle qu'il fallait éliminer. Doté d'une intelligence assez limitée, mon client se laissa facilement berner par cette idéologie simpliste.

 

Enfin et bien que cela ne puisse pas rentrer dans le format rationaliste du code pénal, il a été dit que Satan entra dans mon client !

Il n'était donc plus lui même : qui a trahi Jésus si ce n'est Satan lui même téléguidant mon client !

C'est le diable qui devrait être à la place de mon client, c'est lui le vrai responsable !

Certes mon client est mort, mais que ce procès puisse faire la lumière sur les vrais responsables et minorer ainsi l’implication de mon client, fragile psychologiquement, faible de caractère, influençable et habité par le prince des ténèbres.

 

Maître F.F. du barreau de Rouen