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Cet extrait des fameux Dix Commandements  que l’on  retrouve dans le livre de l’Exode au chapitre 20 a fait couler beaucoup d’encre et de salive. 

 Le problème avec n’importe quel livre, ce n’est pas ce qui est écrit (la lettre) mais ce qui a inspiré l’écrit, (l’esprit du texte) et c’est encore plus vrai avec un livre comme la Bible dont l’influence est énorme dans le monde.  Mal interpréter, mal traduire, mal comprendre un texte et toutes les dérives sont possibles, envisageables et dramatiques. 

C’est sans aucun doute pour cela que l’apôtre Paul a écrit ceci : « La lettre tue, mais l'esprit vivifie » !

Par ailleurs les Italiens disaient à propos des traductions, qu’elles soient de la Bible ou d’autres ouvrages, « Traduire c’est trahir ». Et même involontairement, les traductions finissent par trahir le texte original, la pensée originelle, l’esprit du texte. Ainsi, en ce qui concerne la Bible, on voit bien qu’en fonction des siècles, des mœurs, de la morale ambiante, on a supprimé certains mots, remplacé certaines expressions par d’autres pour éviter de choquer le grand public etc. 

Ce « Tu ne tueras point » est à l’origine et bien plus précisément : « Tu n’assassineras pas » ou bien encore : « Tu ne commettras pas de meurtre » ! Ce qui change tout. Ce qui est condamné par la loi de Moïse et qui est formellement interdit, c’est de commettre un acte malveillant avec l’intention de nuire. 

Nous sommes tous d’accord pour dire que tuer quelqu’un c’est mal, là n’est pas la question. Mais ce texte de l’Exode ne s’applique absolument pas, par exemple aux soldats, qui lors d’un conflit, doivent tuer ou être tués. Les objecteurs de conscience sont sans doute respectables, mais ne devraient jamais s’appuyer sur ce texte pour faire valoir leur refus de servir leur pays. 

On peut aussi tuer par accident.  Aujourd’hui nous avons des véhicules automobiles qui peuvent se révéler être des armes qui tuent. Evidemment, c’est involontaire, c’est dramatique, c’est horrible de tuer quelqu’un dans un accident et pourvu que cela ne vous arrive jamais, ni à vous ni aux vôtres, mais c’est la vie. On peut tuer en se défendant,  ou en défendant une autre personne et on sait les difficultés que la justice peut rencontrer pour établir la légitime défense. Que de terribles culpabilités certains ont mis volontairement ou pas sur les épaules de gens ayant tué dans l’un de ces cadres définis plus haut, au nom de ce texte et de son interprétation a minima, maladroite, et parfois malhonnête. 

Que penser des médecins ou personnels infirmiers confrontés tous les jours à des choix de vie et de mort ? Si l’euthanasie n’a jamais fait l’objet d’une législation précise (et c’est tant mieux) elle est néanmoins pratiquée dans les faits, pour éviter la souffrance, la déchéance, la très grande détresse morale des malades, et ce, depuis des lustres dans les hôpitaux. Comment oser appliquer un tel texte à ces soignants faisant juste leur travail ? 

Et que dire du « Tu ne tueras point » appliqué au suicide ? Alors là on touche le fond ! Encore une fois le texte original est des plus clairs « Tu ne commettras pas de meurtre » ! Le suicide est un drame sans nom, mais qui peut prétendre n’être pas concerné ? On a dit tellement de choses maladroites dans le meilleur des cas ou franchement cruelles dans le pire des cas, à propos de personnes s’étant données la mort.  Sans même chercher à comprendre ce qui les avait amenés là.  Pas question pour moi d’encourager ou de légitimer le suicide, mais entre un dépressif, sous médicaments, en proie à des crises de panique effrayantes qui passe à l’acte, un appel au secours qui tourne mal (statistiquement ces derniers représentent 80 % des cas de suicides réussis) et un acte délibéré contre Dieu (ce qui est très rare), il y a un monde ! Un monde que visiblement beaucoup de « chrétiens » n’ont pas encore découvert ni exploré.  Le vieux refrain catholique s’applique encore de façon dramatique aux désespérés de la vie : « Un suicidé n’entre pas dans l’église », et ce, bien au-delà des milieux catholiques. 

Ce « Tu ne tueras pas », c’est à dire : « Tu n’assassineras pas », « Tu ne commettras pas de meurtre » est bien une condamnation de l’acte criminel en tant que tel.  David, le roi d’Israël, décrit dans le Nouveau testament, comme étant l’homme selon le cœur de Dieu, a tué des milliers de gens à la guerre, parfois de manière extrêmement discutable, à la limite du génocide, mais jamais le Dieu de la Bible ne lui fera de reproche pour ces actions là, juste un rappel : « Tu as versé beaucoup de sang, et tu as fait de grandes guerres » (1 Chroniques 22/7). En revanche, lorsqu’il s’aventurera (se croyant sans doute tout permis) à assassiner le mari de sa maîtresse, là les choses changent sérieusement. Pas question de rajouter celui là à la liste des milliers d’autres. David a tué des hommes, des femmes, des enfants, mais ce n’était pas des assassinats ni des meurtres, alors que tuer URIE faisait tomber David sous le terrible coup de la justice divine. 

On m’expliquera sans doute que si la nouvelle version de la Bible Louis Segond traduit « Tu ne tueras point » par « Tu n’assassineras pas » ou « Tu ne commettras pas de meurtre » c’est pour s’adapter aux réalités de la société visant à justifier l’idée de mort dans la dignité, autrement appelée : « suicide assisté ». C’est possible, mais je n’en sais rien. Moi je veux retenir ceci, c’est que l’application bête et bornée de la lettre est mortelle, sectaire et criminelle. Alors que l’esprit de la lettre c’est la vie, la réalité de la vie, la compassion qui va avec, le refus de juger sans savoir, l’empathie et pour tout dire l’amour de l’autre.  

Samuel Foucart

 

L’avis du juriste :

Certains pays ont franchi le pas de la dépénalisation de l’euthanasie, comme la Belgique, les Pays Bas, le Canada et certains états américains,  ou du suicide assisté comme la Suisse, le tout dans un encadrement strict de la loi.

Selon la définition du dictionnaire juridique, l’euthanasie est « le fait de donner sciemment la mort à une personne atteinte d’une maladie incurable et souffrant de manière insupportable  »

Le suicide assisté, lui, ne vise qu’à fournir les moyens nécessaires à une personne pour qu’elle se donne elle-même la mort.

En France, l’euthanasie tout comme le suicide assisté demeurent proscrits par la loi. 

Le code pénal ne prévoit aucune incrimination spécifique concernant l’euthanasie, mais  ceux qui perpètrent cet acte sont en principe passibles du crime de meurtre (article 221-1 du nouveau Code pénal) ou de celui d’assassinat (article 221-3), faisant encourir des peines maximales respectivement de 30 ans de réclusion criminelle et de la réclusion à perpétuité.

Toutefois, notre législation a évolué ces dernières années et l’on distingue le fait de faire mourir et celui de laisser mourir.

L'euthanasie active, qui suppose le geste d un tiers qui donne la mort, est proscrite, mais "l'obstination déraisonnable" du corps médical et "la prolongation artificielle de la vie" le sont également... La loi Leonetti du 22 avril 2005 fixe les droits des patients en fin de vie sur le territoire français. Plutôt que l'acharnement thérapeutique, la loi autorise le médecin à réduire ou arrêter le traitement d'un patient en fin de vie, même si cela doit entraîner sa mort à plus ou moins court terme : l'euthanasie passive est donc tolérée en France. Cette autorisation de la loi ne reste qu’une autorisation, c’est pourquoi la loi Leonetti a été jugée  de loi timide. Le médecin reste libre, même contre la volonté de la famille. Seul le patient, s’il est lucide, peut demander l’arrêt des traitements et sa décision s’impose alors au corps médical.

Il y a toujours un retard entre l'évolution des moeurs et des comportements et celle des règles de droit en découlant, mais le législateur  va devoir ces prochaines années réfléchir à la dépénalisation de l’euthanasie en prenant en compte deux éléments importants qui rendent le problème de sa légalisation toujours plus actuel:

D’une part, les formidables progrès de la médecine depuis une bonne cinquantaine d’années  ont prolongé l’espérance de vie, et la tentation de maintenir à tout prix la vie d’individus, qui autrefois seraient décédés paisiblement, se développe. 

D’autre part, de nos jours, 70 % des Français meurent à l’hôpital se voyant parfois imposer une survie à l’aide de techniques dans des conditions déshumanisées et beaucoup  redoutent d’achever leur vie dans la déchéance physique ou intellectuelle, la sénilité ou la dépendance.

D.A T.J. de Grenoble

 

Idéologiquement parlant :

Le commandement « tu ne tueras point » va bien au-delà d’une injonction de la Bible. C’est devenu un message qui a dépassé l’aspect religieux, « Ne pas tuer » est une valeur, une éthique devenue universelle et acceptée.

Bien sûr, il existe des exceptions telles que les guerres, la légitime défense, le crime d’honneur…, mais ce sont « des variables isolées » qui ne sont, par ailleurs, pas pour autant légitimés par tous.

Pour que le message passe, la communication doit être en adéquation, et ainsi, les interprétations de la Bible furent différentes en fonction des époques, s’adaptant aux différents courants de pensée. Car « ne pas tuer » c’est avant tout démontrer sa capacité à se maîtriser, maitriser nos actions jusqu’au moment ultime où notre survie ou notre conservation sont menacées. L’homme qui ne tue pas est capable de se plier aux règles, aux obligations morales. Celles-ci peuvent être édictées par la religion. La philosophie, le fait de ne pas tuer constituent la 1ere règle du vivre ensemble. C’est le rejet de l’ignorance, du fanatisme, de l’ambition personnelle.

Ne pas tuer c’est le refus de vivre dans l’instant, mais aussi se distinguer de l’animal par la capacité de penser et de se projeter. Ainsi c’est l’affirmation symbolique de la fonction principale de l’Homme : celle d’avoir une conscience.

Sandrino Gazzetta (Professeur à la NEOMA Business School de Rouen, Reims et Paris. Université de Rouen)

 

La parole est à la défense :

Je représente Monsieur Achitophel qui comme chacun sait a mis fin à sa vie dans un contexte tragique. Il lui est reproché ainsi d’avoir violé le sixième commandement : « Tu ne tueras point ». Mon client a « tué » son corps de façon certes préméditée sans que pour autant, je le crois, il ait transgressé à ce commandement divin. En effet, comment peut-on reprocher à un homme de s’être suicidé alors que manifestement, il avait sombré dans les ténèbres du désespoir.

Lui qui était le confident des rois David et Absalom, lui dont les conseils étaient avisés et sages, lui dont la présence à la Cour garantissait la justesse des sentences, lui qui éclairait les grands de ce monde et contribuait à résoudre efficacement les litiges géopolitiques entra en disgrâce dans le contexte qui nous est rapporté.

Toute sa vie tournait autour des enjeux politico-militaires de son temps. Il connaissait toutes les arcanes du pouvoir politique et toutes les ficelles dans les coulisses de l’Administration. Il a été rejeté comme un malpropre malgré ses états de service exemplaire et son dévouement sans faille pour la patrie. Cet homme est tombé dans la folie, la signification de son nom étant étrangement prémonitoire : Achitpohel signifie  « Frère de la folie ».

Dans son désespoir,  la raison l’a quittée.

Dans son chagrin, les forces lui ont manqué pour vivre encore dans un monde dans lequel, il n’avait désormais plus de place.

Dans sa solitude et abandonné de tous, le suicide était son ultime S.O.S.

Le roi Saül en son temps s’était suicidé, mais il avait été rejeté formellement par Dieu. Quant à Judas, il avait trahi son Seigneur et Sauveur. Mais lui, il n’avait rien fait d’autre que de conseiller habilement son nouveau maître ; rien de plus. 

Mon client ne mérite pas cette double peine : sa fin tragique et le mépris dont il fait l’objet pour avoir prétendument « violé un commandement de Dieu ».

Le réformateur Martin Luther au 16 éme siècle avait été confronté à un cas de suicide : il s’agissait d’un jeune homme tourmenté par la dépression. Alors que l’église catholique refusa de l’enterrer dans le cimetière proche de l’église, il prit une pelle pour l’ensevelir en cet endroit proclamant que cet homme n’avait pas violé les commandements de Dieu mais il avait été « vaincu par le diable » distillant chaque jour son venin destructeur !

Ne condamnez pas trop vite cet homme, drapés que vous êtes dans vos certitudes religieuses. Lui qui avait été encensé de son vivant par les rois qui prenaient ses paroles comme venant directement de Dieu a été pris dans un piège : celui de la flatterie facile d’hommes politiques qui sans s’en rendre compte peut être tissaient en lui déjà la corde qui allait le pendre.   

 

Maître F.F . (du barreau de Rouen)