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Sujet ô combien douloureux que celui du harcèlement. Douloureux et complexe, puisqu’il est  protéiforme. On parle ainsi de harcèlement psychologique, émotionnel, moral, sexuel, économique, conjugal et depuis quelques années de cyber-harcèlement. Le harcèlement peut être individuel, c’est donc un rapport de force entre une personne et une autre. Il peut prendre la forme institutionnalisée : un patron qui harcèle son employé, un chef de service,  une personne ayant autorité dans un groupe. Il peut viser ainsi à l’exclusion de la personne harcelée par le groupe. Et puis il y a le harcèlement en bande, où plusieurs personnes vont s’en prendre à une seule, c’est ce type de harcèlement que l’on rencontre dans les bus, le métro, les cours de récréation et par extension Facebook, Instagram, Twitter et autres réseaux sociaux. 

Le harcèlement n’est pas apparu dans le courant des années 90 (1990), il est là depuis toujours. Ainsi dans la Bible on découvre l’histoire d’Anne, la maman de Samuel, qui était harcelée par sa rivale Peninnah et par les enfants de cette dernière (1 Samuel 1/6). L’auteur du Psaume 119, (que l’on prétend être le scribe Esdras)  a écrit sur le harcèlement, par exemple : « Protège-moi des insultes qui me font peur » (119/39) ou encore « Débarrasse-moi des insultes et du mépris » (119/22).  Ces deux textes en forme de prière adressées à Dieu font allusion à ce que vivait cet homme. 

Il est évident que  par la moquerie, Agar et son fils Ismaël pratiquaient une forme de harcèlement à l’égard de la femme légitime d’Abraham, Saraï, et que cela va provoquer une violente réaction de rejet de cette dernière à leur égard. 

Mais le plus célèbre des harcelés dont l’histoire est rapportée dans la Bible reste bel et bien Jésus lui-même.  Lorsque l’on regarde de près l’histoire de la Passion, on voit un groupe de lâches donner des gifles à Jésus, visant à l’humilier publiquement. Ces mêmes gens vont lui cracher dessus, on va lui voler ses beaux vêtements, lui tirer les cheveux, le mettre sous pression moralement et psychiquement. Les harceleurs ne se renouvelant pas beaucoup et n’étant pas très intelligents, pratiquent toujours de la même manière depuis la nuit des temps. Ils vont lui lancer des moqueries publiques visant à faire rire le plus grand nombre, lui adresser des paroles blessantes, et Dieu sait si des paroles peuvent blesser lorsqu'elles sont prononcées devant une classe, un groupe,  dans une réunion de famille. Les harceleurs aiment pratiquer ainsi. On va trahir Jésus, le mépriser, l'humilier publiquement, l’isoler, l’insulter et le ridiculiser. Le harceleur est un lâche de la pire espèce et n’agit que très rarement seul, comme tous les lâches. C’est aussi un manipulateur capable de changer de visage, de posture et de discours en fonction de qui il a en face de lui. 

Le harcèlement contre Jésus va finir par un crime en règle. Une fois  abstraction faite de tout ce que la mort de Jésus véhicule comme message spirituel (le salut, la victoire sur la mort, le paradis ouvert etc.) et en revenant simplement à son pseudo-procès, on voit que la haine contre lui est telle que la rationalité juridique disparaît totalement. On veut qu’il meurt parce qu’il est ce qu’il dit. Ce qui se dégage de sa personnalité, agace, énerve, dérange au plus haut point. Alors du complot au harcèlement, puis du harcèlement à la parodie de procès, on en arrive au meurtre.

Ce n’est pas une histoire tellement isolée, l’histoire en est remplie : de Jean Calas le protestant en  1761 à Alfred Dreyfus le juif en  1894, en passant par  la terrible « Affaire d’Outreau », le harcèlement contre une personne, ses idées, sa foi, son origine ou contre un groupe de personne sont légion.

C’est bien triste quand un « harcelé » se suicide que l’on ne parle que de délit, parce qu’à mes yeux il y a crime ! Indéniablement il faudrait que le législateur revoit sa copie dans ce cas très précis. Mais il arrive parfois que le harcelé n’en pouvant plus, commette l’irréparable et franchisse la ligne blanche de l’interdit. Il va tuer son harceleur. Que ce dernier ait été son conjoint, son chef de service, un voisin (eh oui on ne parle pas assez du cauchemar que certains voisins font vivre aux autres) ou bien un élève ou un professeur. 

Si on parle souvent de certains tueurs de masse aux Etats-Unis en particulier, épris de jeux vidéo violents et armés jusqu’aux dents et si souvent le débat se reporte sur la libre circulation des armes  dans ce pays, on aborde  très rarement  le sujet du harcèlement moral et psychique que ces gosses subissaient depuis l’enfance, parce que « différents » ! Ceci n’excusera jamais cela, mais l’explique en très grande partie. 

Les harceleurs sont des tueurs qui n’ont pas le courage d’appuyer sur la détente d’une arme, mais ils tuent à petit feu, socialement, psychiquement. Ils tuent la réputation de l’autre, ils tuent verbalement, ils détruisent l’image de l’autre. Leur hostilité, leur violence et leur lâcheté sont criminelles et délictuelles. Il faut dénoncer le harcèlement pour éviter deux types de crimes : le crime moral d’un part et le crime meurtrier d’autre part. 

Samuel Foucart

 

Le point de vue juridique :

Le harcèlement est une répétition de propos et d’agissements ayant des conséquences néfastes sur le plan physique ou psychique d’une victime. Le Code pénal le définit comme suit en ses articles  222-33 et suivants: « Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende ».

La loi ne fait pas d’exception sur la nature des relations entre l’auteur et la victime, ni le milieu dans lequel a lieu le harcèlement, au sein d’un couple, entre collègues, voisins, élèves ou autres. La sanction est définie en fonction de l’ampleur et de la fréquence de ses agissements.

Les méthodes utilisées peuvent être aussi diverses que variées: insultes, propos obscènes, appels téléphoniques réitérés, cyber harcèlement, menaces....

Le harcèlement peut prendre plusieurs formes: harcèlement moral dans la sphère professionnelle, dans la vie privée ou au sein d’un couple, harcèlement scolaire, harcèlement  dans la rue envers les femmes, harcèlement sexuel.

Notons que le harcèlement moral au sein d’un couple est considéré comme une violence psychologique, précédant souvent la violence physique.  Depuis la loi du 9 Juillet 2010, le harcèlement moral est classé comme une violence conjugale et constitue un délit. Le Code pénal prévoit des sanctions sévères à l’encontre de l’auteur de harcèlement moral au sein d’un couple.  En effet, il encourt une peine d’emprisonnement de trois à cinq ans assortie d’une amende de 45 000 à 75 000 euros, selon la gravité des dommages subis par sa victime.

Quelques chiffres qui se passent de commentaires: 

- 700 000 enfants ou adolescents sont concernés par le harcèlement scolaire et 55 % de ces  élèves sont victimes de cyber harcèlement .( chiffre de l’UNICEF en novembre 2019) 

- 86% des femmes affirment avoir été victimes de harcèlement de rue au moins une fois dans leur vie.

- 1 femme sur 5 a été victime de harcèlement sexuel dans le cadre de son travail 

De façon plus large, et dans  le cadre de la lutte contre la haine sur internet, une loi contre les contenus haineux a été publiée le 24 Juin 2020. 

D’ailleurs, notons que le 21 septembre dernier, un youtubeur, suivi par 146 000 personnes, spécialisé dans le fitness et accusé de harceler et lancer des meutes numériques contre d’autres influenceurs  du même univers, a été condamné à deux ans de prison dont un ferme par le tribunal de Versailles.

D.ANDRE T.J. de Grenoble

 

 

L’avis du psychologue :

En France, on parle de harcèlement lorsqu’il y a répétition, sur une longue durée, d’actes négatifs ou d’agissements hostiles envers un individu.  Cette répétition et son intensité mènent à la déstabilisation, l’épuisement et, sur la durée, à une souffrance psychologique pour la personne victime de harcèlement. Quelle que soit la raison qui pousse une personne ou un groupe à harceler (jeu, haine, racisme) les conséquences sont lourdes pour la victime : troubles psychosomatiques (perte ou prise de poids, troubles digestifs, problèmes de sommeil), dépressions (perte de l’estime de soi) et parfois même suicide. Nous avons été programmés pour vivre en société et les conséquences de ce rejet sur un individu sont malheureusement évidentes.

Bien qu’étudié de nombreuses fois, il est difficile d’établir le profil du « harceleur ». En effet, le harceleur agit rarement de manière isolée et il s’agit finalement assez peu souvent d’un individu atteint de pathologie psychologique (trouble de la personnalité narcissique, personnalités obsessionnelles).

Comment s’en sortir ? Il est impératif d’agir le plus vite possible pour sortir du harcèlement. Le harcelé ne se rend pas toujours compte de sa situation et peu prendre un certain temps avant de comprendre ce qui lui arrive. Il est donc essentiel de pouvoir en parler, de ne pas attendre que la situation se résorbe avec le temps, de retrouver ses repères. Si possible, couper les liens avec le ou les harceleurs. Il est également possible d’avoir un appui médical et psychologique afin de limiter les effets physiques et afin de se reconstruire.

Alexis Damman (psychologue)

 

La parole est à la défense :

Monsieur le Président du Tribunal correctionnel.

 

Ma cliente est poursuivie par-devant votre tribunal pour harcèlement moral à l'encontre de Madame Saraï. Ce délit est-il caractérisé en l'espèce ? Je ne le crois pas et si par impossible vous estimeriez le contraire, le contexte particulier de cette affaire réduit considérablement la gravité matérielle de ce délit.

Ma cliente est une esclave égyptienne au service de Madame Saraï. Elle n'a, vous l'imaginez bien, aucune existence juridique, aucun droit, si ce n'est celui d'être vendu et revendu au gré des humeurs de ses maîtres successifs. Réduite à une marchandise, ma cliente est au service de ses maîtres disposants d'un droit de vie et de mort sur elle. Quelle perspective réjouissante !

Ma cliente fut offerte en cadeau par Pharaon à Monsieur Abraham lors de son passage peu glorieux en Égypte et va devenir, bien malgré elle, la première mère porteuse de l’humanité. Sa beauté et sa jeunesse sont ses seuls atouts et seront suffisants pour « convaincre » Monsieur Abraham de se plier de très bonne grâce à la proposition séduisante de son épouse. Madame Agar ne donne évidemment pas son avis et se retrouve bien malgré elle dans le lit de ce vieillard canonique. Manipulée, chosifiée, elle subit encore son sort sans se rebeller. Son nom même résume bien sa triste existence : Agar signifie « étrangère » ou « errements ». Elle erre en effet comme une âme en peine, ballottée d'un pays à un autre comme une étrangère sans racine au gré des humeurs et des stratégies douteuses de sa maîtresse.

Comprenez bien Monsieur le Juge, lorsqu'elle découvre qu'elle est enceinte de son maître, elle sait désormais qu’elle a un statut social, un avenir, une protection. Elle se laisse aller au mépris et au harcèlement envers sa maîtresse. Faiblesse d'un moment d'une jeune femme grisée par sa nouvelle condition humaine. Peut-on vraiment le lui reprocher ? Elle, l'étrangère, s’enracine enfin dans une famille prestigieuse, elle qui errait continuellement a désormais une maison stable.

Ses quelques écarts de langage ou de conduite vont lui coûter très cher en suscitant la haine de sa maîtresse multipliant les vexations et les maltraitances quotidiennes. Craignant même pour sa vie, elle doit s'enfuir !

Quel courage pour cette jeune femme qui décide de revenir malgré tout au domicile de ses maîtres. Madame Saraï, qui au passage dévoile une personnalité qu'on ne lui connaissait pas, subit ses inconséquences notoires en s'étant faite apprenti sorcier dans le domaine de la génétique balbutiante de l'époque.

Cela nous renvoie bien sûr à une autre affaire de harcèlement dont votre tribunal a été amené à traiter : celle de Madame Anne, victime de Madame Péninnah, seconde épouse de Monsieur Elcana. La jalousie entre femmes peut être terrifiante !

Madame Agar, la mal aimée, l’errante, vivra à nouveau, le rejet suite à l'intervention de Madame Saraï auprès de son mari manquant cruellement d'autorité dans cette affaire !

Ma cliente rejetée, humiliée, maltraitée subit encore l'outrage d'être présentée devant votre tribunal suite à la plainte déposée par Madame Saraï ! 

Monsieur le Président, ma cliente est innocente. Le Procureur de la République aurait dû classer sans suite la plainte de Madame Saraï et diligenter plutôt une enquête préliminaire à l'encontre de ce couple dysfonctionnel.

Monsieur Abraham, par son « laisser faire » s'est fait complice de la maltraitance de ma cliente et a commis le délit de « non-assistance à personne en danger ». 

Madame Saraï, s'est rendue coupable non seulement de violence morale et physique envers cette jeune femme, mais également en organisant une gestation pour autrui dont l'amoralité n'est plus à démontrer.

Ma cliente est innocente du délit de harcèlement qu'on lui reproche. Si votre tribunal souhaitait néanmoins entrer en condamnation envers elle, elle bénéficierait, j'en suis sûr, de très larges circonstances atténuantes.

Maître F. F. du barreau de Rouen