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Nous connaissons tous ce dicton « le crime ne paie pas » ce qui est sans doute vrai dans la plupart des cas, mais qu’il faut relativiser au regard de l’histoire criminelle. L’autre aspect du titre de cet épisode, c’est une expression de la langue française servant à désigner un crime sans mobile apparent, le fameux « crime gratuit » qui consiste à tuer au hasard, ou sans but précis, une personne inconnue ou qui ne nous a strictement rien fait.

Dans cet épisode, nous parlerons de deux frères, Recab et Baana qui vont apprendre à leurs dépens que si généralement le crime ne paie pas, le crime gratuit paie encore moins. 

« Ils pénétrèrent jusqu'au milieu de la maison, comme pour prendre du froment, et ils le frappèrent au ventre; puis Récab et Baana, son frère, se sauvèrent. » 2 Samuel 4/6.

Et voilà comment ces deux assassins vont procéder pour tuer un homme, le dénommé Isch-Boscheth, qui s’il ne brillait pas par sa personnalité hors normes, n’en était pas moins un homme juste, qui avait le droit de vivre. 

L’acte criminel de ces deux-là est gratuit, puisqu’ils n’avaient rien de personnel contre l’homme qu’ils vont tuer, mais qu’ils se sont imaginés entrer dans les bonnes grâces du roi David en commettant cet acte.

Ils n’avaient donc absolument rien de personnel contre Isch-Boscheth, aucun contentieux, aucune affaire « d’honneur » à régler, pas de conflit avec lui, ni même de différence idéologique…..rien ! Je ne sais pas  si au moment de leur crime ils ont signalé à leur victime avec un sourire amical : « Certes on te tue, mais nous n’avons rien de personnel contre toi » ! Ce qui, vous en conviendrez, ne change rien à l’affaire. 

Ils ont donc prémédité un crime gratuit, ce qui peut sembler paradoxal mais ne l’est pas tant, finalement. Ils vont l’organiser avec soin et le mettre en œuvre avec succès. 

Là où les choses vont se compliquer, c’est quand ils vont ramener la tête d'Isch-Boscheth au jeune roi David. Ils s’imaginent sérieusement toucher les dividendes de leur crime.

En guise de salaire, David va les faire arrêter sur le champ. Ils seront jugés, condamnés et exécutés en guise de salaire pour leur forfait. 

On peut pour juger une affaire, faire appel aux décisions juridiques antérieures, ce qui constitue la jurisprudence et qui est une source de droit. C’est ce que fera le tribunal, dont on ignore la forme, suite au témoignage de David pour prendre une décision à l’égard de ces deux assassins. 

En effet, pendant le procès de ces deux sinistres personnages, David, appelé à la barre, fera allusion à une autre affaire relativement semblable,  ce qui constituera les premiers balbutiements de la jurisprudence que nous connaissons aujourd’hui : 

« David répondit à Récab et à Baana, son frère, fils de Rimmon de Beéroth: L'Eternel qui m'a délivré de tout péril est vivant! celui qui est venu me dire: Voici, Saül est mort, et qui croyait m'annoncer une bonne nouvelle, je l'ai fait saisir et tuer à Tsiklag, pour lui donner le salaire de son message » 2 Samuel 4/9 et 10

Cet anonyme un peu benêt, va s’accuser faussement du meurtre du roi Saül . Il y a ainsi des gens qui aiment s’accuser de crimes qu’ils n’ont pas commis, les services de Police et de gendarmerie les connaissent assez bien et les psychiatres ne les connaissent que trop bien ! 

En l’occurrence point de psychiatre à l’horizon, une enquête sans doute baclée, un jeune roi encore fragile qui doit asseoir son autorité et voilà que le jeune pseudo-criminel, va finir à la potence. 

C’est donc à partir de cette jurisprudence que la condamnation à mort des frères Baana et Récab va être prononcée. 

Je n’arrive pas à comprendre dans quel esprit tordu peut naître ce genre d’idées criminelles. Ôter la vie d’un honnête homme pour obtenir quoi en échange ? A terme, le salaire de ce genre de crime est toujours très en dessous de ce que les criminels ont pu imaginer. 

Non, décidément, le crime ne paie pas, mais le crime gratuit encore moins et le crime imaginaire alors là....

 

Samuel Foucart

 

 L’avis du juriste :

Le crime ne paie pas est une expression qui signifie que celui qui commet un crime ne tirera finalement pas d'avantages de son crime. 

Malheureusement, le crime paie plus que jamais. Dans le monde, la criminalité transnationale organisée rapporte quelques 715 milliards d'euros par an, selon l'ONU. Le secteur le  plus rémunérateur, sans surprise, est le trafic de drogue, qui rapporte environ 262 milliards d'euros par an. Vient ensuite la contrefaçon puis la traite des êtres humains, que ce soit "passeurs" de migrants, réseaux de prostitution ou autres individus réduits à l'état d'esclaves modernes.

Mais le crime ne rapporte pas qu’aux criminels. Appliquant un vieux principe de droit romain, «  Nemo ex delicto consequatur emolumentum. », « Nul ne doit tirer profit de son délit », selon lequel on ne  peut tirer profit d’un acte délictueux, et qu’il doit y avoir restitution des biens ainsi acquis, le crime rapporte également...... à l'Etat. Lorsque les trafiquants et autres délinquants se font arrêter, une partie des fruits de leurs larcins revient dans les caisses publiques,  grâce à la vente aux enchères de biens saisis dans des affaires criminelles. 

On trouve de tout dans ces saisies : yachts, bijoux,  comptes bancaires,  biens immobiliers,  voitures de luxe,  œuvres d'art... Achetés avec l'argent de la drogue, du proxénétisme ou de la fraude fiscale, ils sont revendus.

En 2018, en France, le fruit de la vente des confiscations, prononcées lors de  jugements,  s'élève à 36 millions d'euros. Une somme dont 8,8 millions d'euros ont été reversés au budget de l'État : voilà ce qui ressort du rapport annuel de l'Agrasc (Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués). 

Concernant cette agence, créée en 2010, la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, a confié une mission parlementaire à deux députés, qui ont rendu un rapport fin novembre 2019, préconisant 34 mesures, pour "améliorer l'efficacité de l'agence" et  esquisser "des pistes pour déverrouiller un certain nombre de freins juridiques qui peuvent bloquer les ventes des biens et la  confiscation de certains biens". 

La confiscation doit ainsi devenir un élément essentiel de l’arsenal répressif.

D.A. (T.G.I.Grenoble)

 

L’avis du psychologue :

Il arrive assez fréquemment que des personnes placées en garde à vue en viennent à s’accuser de crimes qu’ils n’ont pas commis. Les raisons de ces faux aveux peuvent être multiples.

Dans un premier temps, certaines personnes sont amenées à des aveux « forcés ». Les films prenant souvent inspiration dans les faits réels, on réalise assez facilement les interrogatoires parfois difficiles que peut subir un suspect. Les méthodes « musclées » sont légion : mettre le suspect dans une impasse avec pour meilleur choix que d’avouer pour minimiser sa peine, formulations ambigües, minimisation de l’acte pour le faire avouer, … Le temps joue en la faveur de ces méthodes car la pression, la fatigue et le harcèlement subi amènent le suspect à vouloir mettre fin à ces moments difficiles.

D’autres personnes vont être amenées à l’aveu dans un but précis : protéger une personne (généralement le vrai coupable) des conséquences de son crime. Un acte « d’amour » mais lourd de conséquences pour le menteur.

Certains encore vont s’auto-incriminer pour la gloire ou tout autre forme de reconnaissance (comme c’est peut être le cas pour l’homme venu annoncer à David la mort de Saül).

Enfin, il existe des mécanismes psychologiques beaucoup plus complexes qui peuvent expliquer ce phénomène. Ceux-ci ne sont pas faciles à déceler et à expliquer. On y retrouve par exemple les personnes qui se sentent coupables et cherchent des faits pour s’accuser, les personnes victimes de faux souvenirs et qui sont persuadées d’être le vrai coupable ou encore le besoin « d’exister ».

Il faut savoir que la figure criminelle fascine de nombreuses personnes. Ainsi, l’hybristophilie désigne une attirance sexuelle pour les personnes ayant commis un crime. Si cela peut paraitre insensé, on en retrouve des exemples dans des affaires célèbres tel que Désiré Landru qui recevra 4 000 lettres d'admiratrices dont 800 demandes en mariage après son arrestation.

A.D. Psychologue

 

 

Idéologiquement parlant :

Le Crime «  gratuit » serait en opposition au crime dit « explicable »?

Il n’implique pas nécessairement de liens entre le criminel et sa victime, l’acte est totalement indépendant de toute contrainte, gain éventuel ou vengeance.

Ce crime dérange plus encore dans la mesure où il sort de la norme, ce code écrit ou oral qui est légitimé, justifié par des habitudes, des croyances partagées par un groupe d’individus. Ainsi, le criminel « gratuit »répond à des qualificatifs tels que : le monstre, injuste, incompréhensible ou fou.

Étonnamment on le classe également, comme les autres crimes, dans les faits divers, qui sont finalement des actes qualifiés sans grande importance en soi, un peu comme dans les réunions on finit presque toujours par des questions diverses afin de donner aux participants le sentiment de liberté de penser et d’expression.

Échapper à la norme représente ce qui indispose le plus, bien sûr, le crime est pénalement répréhensible mais il devient « rassurant » quand on peut l’expliquer par des pathologies psychologiques ou psychosociales.

Mais dès qu’on applique une norme on est dans le subjectif. L’exemple du crime organisé est assez représentatif, en effet dans certaines sociétés où il fait partie du quotidien, il est expliqué comme une façon différente de faire des affaires en dehors de la norme sociétale. Alors qu’il représente finalement l’incapacité de l’État à faire appliquer cette norme.

La gratuité du crime est donc une question de perception, mais le crime quel qu’il soit reste toujours le fait d’enlever la vie et la liberté.

Sandrino Gazzetta (Professeur à la NEOMA Business School de Rouen, Reims et Paris. Université de Rouen)

 

Que dit la théologie :

Il n'est pas étonnant que ces deux hommes dont parle le récit biblique aient agi comme ils l'ont fait. De nos jours on les qualifierait de "esprits dérangés". Mais la mentalité de l'antiquité n'est plus du tout la nôtre et pour cause: le christianisme est passé par là.

Pourquoi? Simplement parce que nous avons, nous, hommes et femmes des temps modernes, une autre mentalité, une autre façon de voir et interpréter les choses de la vie courante. Le christianisme et ses principes de respect de l'homme ont laissé une trace dans les lois et coutumes de chaque pays mais dans l'antiquité il n'en était pas de même. En fait chacun construisait son interprétation personnelle des lois

Ces deux hommes ont  donc agi « normalement » pour leur époque.  Ils  sont allés au bout de leur conviction, à savoir : anéantir la descendance de Saül afin que plus jamais personne de sa famille ne puisse revendiquer un droit à la couronne.

La réplique de David est tout aussi logique dans le contexte.  Laisser vivre ces assassins aurait été interprété comme un assentiment et aurait jeté une ombre sur son règne. Isch-Boscheth  ne gênait  pourtant personne et ne semblait pas être en proie à de dévorantes ambitions au vu de son caractère à priori « faible ».

D.G.

 

La parole est à la défense

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les assesseurs, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur l'avocat général.

Mes clients sont poursuivis pour homicide volontaire avec préméditation ; la victime Isch-Boschethl a été tué sur le coup. Les réquisitions de l'avocat général ne laissent aucune place à des circonstances atténuantes, puisque la peine de mort a été requise à leur encontre. 

Mes clients ont reconnu les faits ; mais contrairement à ce que l'avocat général a pu dire dans ses réquisitions, il ne s'agit aucunement d'un crime « gratuit », mais au contraire d'un geste très « intéressé » et je m'en explique.

* Il y a d'abord le contexte politique de l'époque qui est particulièrement oppressant et chaotique : le roi Saül est mort avec deux de ses fils ; David est sacré à Hébron ; en parallèle, Abner le chef de l'armée de Saül établit roi sur tout Israël Isch-Boscheth ; puis Abner se fâche avec Isch-Boscheth pour une histoire de femme et négocie au final la paix avec David son ancien ennemi. Puis Joab chef de l'armée du roi David tue Abner et Isch-Boscheth prend peur, son protecteur est mort. Quel chaos politique ! Chacun essaye de survivre comme il peut, quitte à retourner sa veste pour sauver sa peau ! Complots, assassinats, trahisons ; voilà le contexte politique délétère dans lequel vivent mes clients qui, je l'avoue, ne sont pas des enfants de chœur : ils sont chefs de bandes à la solde d'Isch-Boscheth ; autrement dit des mercenaires, des hommes à tout faire pour le pouvoir en place ne rechignant pas à accomplir les pires besognes au nom de la raison d’État. Mais ils n'en demeurent pas moins des hommes subitement saisis par la peur ; et face au nouveau souverain, le roi David, ils font au final ce qu'ils ont l'habitude de faire : ils veulent se rendre agréable auprès du nouveau dirigeant en lui offrant la tête d'Isch-Boscheth comme gage de leur allégeance.

* Il y a ensuite le contexte familial : j'ai parlé avec mes clients et en particulier avec Baana ; il m'a dit que son nom signifiait « fils de la tristesse ». Cela en dit long sur son enfance : il avait un père dur et froid et il a tenté en vain d'obtenir sa faveur et son affection de différentes façons. C'est dur de grandir lorsque l'on est rejeté, que l'on est réduit à produire de « la tristesse » autour de soi. Il a fallu survivre et il s'est mal construit avec son frère, à l'ombre de dirigeants politiques iniques. Mes clients sont de pauvres bougres qui ont eu la malchance de vivre dans une période troublée et immorale ou la survie individuelle passait par le renoncement à certaines valeurs fondamentales.

Fallait il donc prononcer la peine capitale à l’encontre de mes clients ? Je ne crois pas. Le roi David en particulier paraît bien sévère à leur encontre, lui qui a oublié au passage qu'il s'est rangé dans le camp des philistins pour survire au temps ou le roi Saül voulait le tuer. La nécessité fait loi ; que les jurés ne l'oublie pas....... 

 

Maître F.F. (avocat au barreau de Rouen)