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«  Le temps passa. Lorsque Moïse fut devenu adulte, il alla rendre visite à ses frères de race et fut témoin des corvées qu’on leur imposait. Il vit un Egyptien qui rouait de coups l’un de ses frères hébreux.  Après avoir regardé de côté et d’autre pour voir s’il n’y avait personne, il frappa l’Egyptien à mort et l’enfouit dans le sable. Le lendemain, il revint et aperçut deux Hébreux qui se battaient. Alors il dit à celui qui avait tort : Pourquoi frappes-tu ton compagnon ? Mais celui-ci répliqua : Qui t’a établi chef et juge[a] sur nous ? Veux-tu aussi me tuer comme tu as tué l’Egyptien ? Alors Moïse prit peur ; il comprit que l’affaire s’était ébruitée. » Livre de l’Exode 2/11 à 14

Le crime de Moïse est du genre « syndical » si vous me permettez l’expression. Il tue certes, mais c’est pour la défense de l’ouvrier maltraité, pour rendre service à l’opprimé. La première leçon de ce crime, quasi parfait, c’est qu’il n’y a jamais de bonnes raisons de tuer son prochain. Même le bénéficiaire direct de ce crime ne comprendra pas l’acte commis et refusera de le justifier. 

Le seconde grande leçon c’est que, même en ayant pris toutes les précautions pour faire disparaître un cadavre, il reste toujours un risque, infime et là commence l’enfer ! La peur d’être découvert ! L’épée de Damoclès au-dessus de la tête du tueur. Et là, « bingo » quelqu’un a vu ! Il y a un témoin de la scène ! J’imagine, mais qui n’imaginerait pas,  la panique totale de Moïse et son besoin de fuir vite et loin pour éviter le scandale, la prison, bref, les conséquences de ses actes violents et criminels. 

Je ne sais pas qui était la victime de Moïse, sans doute l’un de ces petits chefs en mal d’autorité se croyant investi de pouvoir sur ses subordonnés. De là à dire qu’il aurait pu mériter un tel sort, il y a un pas que je me refuse absolument de franchir ! Cet homme va sans doute être porté disparu dans un premier temps ! Sa femme, ses enfants, ses parents vont s’inquiéter et puis on retrouvera son corps sous un tas de sable et très vite on apprendra que c’est le Prince royal Moïse qui est l’auteur de l’assassinat. 

Je ne connais pas les intentions de l’hébreu défendu par Moïse et qui a été témoin du crime perpétré. Mais une chose est certaine, il a été témoin d’un acte criminel et s’il se tait il en devient complice. Cette notion des choses doit être impérativement soulignée ! Complicité tacite ! Par ailleurs si cet ouvrier maltraité avait eu l’idée de « faire chanter » Moïse, je crois qu’il est bien de préciser que le chantage n’est jamais une bonne idée, mais encore moins avec un tueur, qui tôt ou tard va se débarrasser de vous d’une manière ou d’une autre. Laissez tomber l’idée du chantage !

Ne pas dénoncer un crime fait de celui qui en est le témoin un complice. Alors quelqu’un me dira avec raison : «  Oui mais le tueur le sait, il va éviter de laisser des témoins » !  C’est un indéniable risque ! En l’occurrence, Moïse ne voulait pas de témoin ! Pas de témoin, pas de corps, pas de crime ! N’empêche que le « grain de sable » dans le rouage va venir enrayer toute cette « belle mécanique » criminelle et c’est tant mieux !

Moïse va fuir, au désert, 40 ans ! Il va disparaître, se refaire une vie ailleurs, Il va se cacher dans l’anonymat, loin de l’Egypte. Passer du statut de Prince royal à celui de berger pauvre. Sa cavale est réussie !

Mais il faut pourtant parler du délai de prescription ! 40 ans en Egypte a priori. En tous cas, moralement, c’est le temps qu’il faudra à Moïse pour « oublier » le cadavre dans le placard laissé dans son pays d’adoption. Apparemment, tout le monde chez les Pharaons avait oublié cette affaire. La prescription morale, judiciaire, sociale était bel et bien passée. En revanche, rien ne me permet de dire que les nuits de Moïse n’étaient pas encore hantées par ce cadavre dans le placard !

Les délais de prescription pour certaines affaires sont de plus en plus longs, comme pour la pédophilie, et dans certains cas n’existent plus, comme en matière de crimes contre l’humanité par exemple. Mais il faut le savoir, la prescription juridique de certains faits criminels n’empêchera jamais la conscience des auteurs de faits délictueux de fonctionner et là pas de prescription. On peut alors comprendre les réticences de Moïse à retourner en Egypte, même sur l’ordre de Dieu. Il devait faire un come back  difficile et allait devoir affronter « le cadavre dans le placard » ce qui reste une épreuve pour n’importe quel être humain.

Pour terminer je note que l’Egypte, première nation mondiale de l’époque était en matière de Police et de Justice un modèle du genre, puisque même un Prince d’Egypte, coupable d’un meurtre, n’avait droit à aucune protection, aucun passe droit et risquait la prison, voire la mort, ce qui explique la fuite de Moïse. L’Egypte des Pharaons n’était donc pas une « République bananière », mais un état de droit.

Samuel Foucart

 

L’avis du juriste :

Article 434-1 du code pénal : La non-dénonciation de crime est le fait, pour quiconque ayant connaissance d’un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives.

Dans le même temps, la loi sanctionne la violation du secret professionnel d’une peine d’un an de prison et de 15 000 € d’amende (art. 226-13 du code pénal) et fait donc exception à l’exception, en exemptant les personnes astreintes au secret professionnel de dénoncer un crime.

D’un côté, il faut faire triompher la confiance, et de l’autre il faut prévenir, empêcher, et ne pas laisser impunis des actes ou des faits odieux. 

Il existe donc des immunités prévues par la loi pour la non-dénonciation de crime, principalement les parents en ligne directe, frères et sœurs, conjoint et les personnes soumises au secret professionnel.

Mais le droit du silence a ses limites:  dans le cas où la victime est un mineur de 15 ans, ces exceptions ne s’appliquent pas, preuve en est avec  l’affaire Barbarin, l’ex évêque d’Orléans condamné pour non dénonciation d’agressions sexuelles sur des mineurs commis par un prêtre de son diocèse.

La non-dénonciation de crime est punie de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende (article 434-1) et de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende si le crime porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou s’il constitue un acte de terrorisme.

D.A. (T.G.I  Grenoble)

 

L’avis du psychologue

Le temps joue bien en faveur des criminels !

Plusieurs domaines scientifiques (médecine, psychiatrie, psychologie etc.) se sont intéressés à la mémoire. Tous sont unanimes pour mettre en avant un fait qui n’est pas difficile à comprendre : plus le temps passe, moins nos souvenirs sont précis.

Dans la majorité des cas, cela n’a pas d’impact lourd de conséquences : on ne se souvient plus très bien du jour de son mariage, d’un film ou de son enfance. Mais dans le domaine de la justice, les conséquences ne sont plus les mêmes !

Hermann Ebbinghaus (philosophe allemand et père de la psychologie expérimentale) est un des premiers scientifiques, avant les années 1900, à étudier et à mettre en avant la vitesse de l’oubli. Ses recherches montrent comment l'information est perdue au fil du temps quand le cerveau ne cherche pas à la conserver. Si nous prenons pour exemple l’hébreux témoin du crime de Moïse, il y a de grandes chances pour que, les années passant, il oublie les détails de ce meurtre. Jusqu’à ne se souvenir que d’un seuil « incompressible » d’informations s’inscrivant dans la mémoire à long terme. Cet effet d’oubli peut être freiné grâce au « rappel » (répétition de l’information). Moïse fait donc bien de se cacher pour que tout le monde oublie son crime !

Dans le domaine de la justice il est important de prendre en compte le risque, qu’avec le temps qui passe, la mémoire du témoin cherche à reconstituer l’évènement avec fidélité et « construise » de faux souvenirs. Nous sommes tous sujet à ces « faux souvenirs » car notre cerveau cherche à combler les vides laissés par le temps pour garder une structure cohérente du souvenir.

Alexis Damman (psychologue)

 

La Parole est à la défense :

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les assesseurs, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur l'avocat général.

Mon client est poursuivi pour homicide volontaire sans préméditation. C'est important de le préciser.

Moïse est un homme bon et épris de justice. Il ne m'a pas confié à quel moment et par qui il avait su qu'il était hébreu ; mais à partir de ce jour, il a témoigné envers ce peuple, son peuple un attachement et un amour immense. La maltraitance d'un hébreu justifie t'elle pour autant la mort de son bourreau ? Certes non ; mais pour Moïse, mon client, cet hébreu maltraité incarnait à lui tout seul l'aliénation de tout un peuple la supportant dans les chaînes depuis plus de 400 ans. Quant au gardien égyptien dont on ne connaît pas le nom, par ses prérogatives de puissance publique, il symbolisait l'autorité pharaonique. En tuant cet égyptien, il tentait de tuer symboliquement le despotisme absolu. On peut certes regretter que Moïse n'ait pas tenté plutôt d'éliminer pharaon lui même comme le pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer pendant la deuxième guerre mondiale en collaborant à l’attentat contre Hitler. Mais, comme je l'ai précisé, il n'y avait rien de planifié, rien de prémédité ; juste l'acte spontané d'un justicier en mal d'idéal politique, d'un adorateur de la justice, d'un amoureux fou du peuple choisi par Dieu lui même.

Mon client s'est repenti amèrement de ce crime et l'a payé très cher : lui qui était riche et influent, voué à une belle carrière politique dans le gouvernement de la première puissance du monde de l'époque a erré 40 ans dans le désert comme un simple berger. 40 ans de prison à ciel ouvert ; c'est plus que la perpétuité prévue dans nos codes pénaux occidentaux. Il est déjà puni ; faut-il lui infliger une double peine ? Je ne crois pas. Car dans le désert, il a beaucoup appris sur lui- même et sur les autres ; il a appris en particulier à maîtriser ses colères, ses impatiences, ses coups de sang...

Maintenant il est vrai que la justice privée, bien que reposant sur des principes humainement compréhensibles, est rarement juste ; elle est le plus souvent disproportionnée et produit une injustice pire que l'injustice première. 

Je m'en remets donc à votre sagesse afin de déterminer la peine la plus appropriée à ce crime si particulier.  

 

Maître F.F.