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Le  meurtre d’Abner, relaté dans le second livre de Samuel au chapitre 3, par son adversaire Joab, est l’un des plus scandaleux que la Bible relate. Il peut s’apparenter à ce que l’on appelle aujourd’hui au plus haut sommet de l’Etat : « opération homo », c’est à dire : une opération d'élimination de personnes (assassinats ciblés), menée par le Service Action des services spéciaux du renseignement Extérieur de la France (SDECE puis DGSE).

Scandaleux non à cause du fait qu’un homme en a tué un autre, cela est scandaleux en soi, mais par la portée qu’il a eu dans l’opinion publique de l’époque. 

Au point que le roi en place, David, qui, on le verra par la suite se livrera lui aussi au jeu coupable du meurtre, sera obligé de se fendre d’un communiqué spécial à ce sujet pour qu’aucun doute ne subsiste. J’ai retrouvé pour vous le résultat de la Com. royale à ce sujet : « Tout le peuple et tout Israël comprirent en ce jour que ce n'était pas par ordre du roi qu'Abner, fils de Ner, avait été tué. » (2 Samuel 3/37). 

Il faut bien admettre qu’Abner n’était pas un enfant de cœur, mais qu’il évoluait en tant que chef de guerre, dans le parti adverse du pouvoir en place. La roue tourne, c’est la vie. Ainsi Abner et son chef Saül avaient perdu la partie après avoir été en place pendant près de quarante ans. David et son terrible homme de main Joab était désormais au pouvoir. 

Un sombre conflit ayant opposé les deux camps, Abner avait fini par tuer le petit frère de Joab,  Assaël, dans des conditions tellement ridicules. Impardonnable pour l’exécuteur des hautes œuvres de David. 

Comme souvent dans la vie d’un être humain, le besoin de paix se fera ressentir chez Abner et il entamera des négociations secrètes avec le roi David, afin de rétablir des relations a minima normales. Il n’était pas question d’alliance politique, de retour en grâce d’Abner et des siens, mais juste d’en finir avec les luttes intestines affaiblissant et perturbant le royaume. 

C’est donc en pleine période de négociation pour la paix, que Joab assassinera Abner, en traître, en utilisant l’amitié pour façade afin de mieux lui ouvrir le ventre et de le laisser baignant dans son sang. Abner agonisera ainsi jusqu’à ce que mort s’en suive. Ainsi, Joab, d’un seul coup d’un seul, vengeait son frère, se débarrassait d’une menace politique (eh oui Abner à terme, aurait pu prendre sa place) et débarrassait le royaume et le roi de ce que lui considérait comme le come-back d’une menace. 

En temps ordinaires, David couvrait régulièrement les incartades de Joab et ses excès de zèle. Il aurait pu là encore couvrir les faits et gestes de son collaborateur. Mais David ne craignait-il pas ce Joab ? 

Joab, l’homme de l’ombre, avait avec le temps et l’imprimatur royale, pris tellement de place dans les affaires politiques du royaume de Judas, il savait tellement de choses, il trempait dans tellement de secrets d’Etat !

Pour le coup, non ! David décide pour la première fois de « lâcher » publiquement Joab, sans pour autant le dénoncer à la justice, mais il se démarque de ce crime sanglant et choquant ! 

Ce qui, au bout du compte, ne changera pas grand chose dans les faits ! David ira de son discours en hommage à Abner, discours touchant et il se rendra au service funéraire de ce dernier pour montrer qu’il n’était en rien concerné par le meurtre de cet homme, mais Joab continuera de prospérer auprès de David.

Tellement de « crimes d’Etat » commis pour la « Raison d’Etat », souvent classés « Secret défense » ne cachent en réalité rien d’autre, que des meurtres pouvant relever du droit commun, mais commis par des proches du pouvoir en place. N’imaginons surtout pas que ce qui existait du temps de David n’existe plus aujourd’hui ! On a juste changé les termes, mais c’est toujours du même acabit ! 

De temps à autre une affaire sort, parce que, pour des raisons politico-politiciennes, on ne peut pas faire autrement, ou bien on a décidé de lâcher le « Joab » du palais. Il suffit de regarder dans une actualité relativement proche l’affaire Ben Barka par exemple au début des années 60, la sinistre « Affaire Boulin » nom du ministre du Travail de VGE à la fin des années 70, ou plus récemment encore l’affaire du Rainbow Warriors, ou il faudra bien lâcher le trop zélé « Joab-Hernu » de cette époque, sans parler de l’étrange suicide de l’ex Premier Ministre de François Mitterrand, Pierre Bérégovoy ou celui non moins étrange d’un proche conseiller du même Président,  François de Grossouvre.

Rien de nouveau sous le soleil ! N’empêche que Joab a prémédité son crime, qu’il l’a organisé, qu’il a tendu un piège à Abner, qu’il l’a tué sans une seconde d’hésitation et ce, d’abord et avant tout, pour se venger de la mort de son petit frère. La mafia n’aurait pas fait mieux, c’est d’ores et déjà le règne de la vendetta qui s’installe. 

Je termine en vous livrant la définition du mot « vendetta » : « La vendetta est définie par le Dictionnaire de l'Académie française ( 8e édition, 1932-1935) comme un « mot emprunté de l'italien [signifiant] : haine, hostilité qui existe dans le bassin méditerranéen et dans les Balkans entre deux familles, et qui cause souvent des meurtres. ».

La vendetta existait déjà au temps de David, le crime de Joab en est la preuve et que personne ne vienne me parler de « crimes d’honneurs » (l’expression est un comble, comme si tuer quelqu’un pouvait avoir affaire avec une quelconque forme d’honneur) et encore moins de « crime sanctifié » par la religion, ni de « crime utile » pour la raison d’Etat ! Un crime reste un crime qu’on l’affuble de n’importe quels oripeaux pour le rendre présentable. 

Joab est un assassin de la pire espèce et même son historique protecteur David le dira, certes avec beaucoup trop de mesures et bien tardivement. Si jamais vous en doutiez, relisez ce que David, au moment de mourir, quand il n’avait plus rien à craindre de Joab dira de lui à son successeur Salomon : « Tu sais ce que m'a fait Joab, fils de Tseruja, ce qu'il a fait à deux chefs de l'armée d'Israël, à Abner, fils de Ner, et à Amasa, fils de Jéther. Il les a tués; il a versé pendant la paix le sang de la guerre, et il a mis le sang de la guerre sur la ceinture qu'il avait aux reins et sur la chaussure qu'il avait aux pieds. » (1 Rois 2/5 et 6). 

 

Samuel Foucart

 

L’aspect juridique :

Le droit pénal est politique, c’est une évidence. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les politiques pénales et les lois qui en résultent d’un gouvernement à l’autre. Mais le droit pénal est plus politique encore  lorsqu’il s’applique à une personne politique, qu’elle agisse dans le cadre de son statut public ou qu’elle l’ait fait préalablement à l’obtention de ce statut public. Le problème est réel, puisqu’un certain nombre de règles particulières existent, qui ont pour but d’adapter le droit pénal à ces personnes qui, qu’elles le veuillent ou non,  ne sont donc pas des personnes comme les autres.

Il existe ainsi, pour le président de la République et les ministres, des juridictions spécifiques, la Haute cour pour le président de la République et la cour de justice pour les ministres.

Mais la justice est bien impuissante  sur ce que l’on nomme crimes d état, qui sont souvent, pour ne pas dire toujours, couverts par le secret défense, faisant obstruction à la manifestation de la vérité.

Un collectif «  secret défense- un enjeu démocratique » a officialisé sa création le 6 décembre 2017. Il rassemble des personnes et des associations confrontées aux abus et dérives de l’usage du secret défense français, et au mensonge d’Etat, souhaitant alerter l’opinion publique et mener des actions concertées auprès des pouvoirs publics.

D.A.

 

L’angle sociologique

Alors comme ça David, le grand roi David, le bon roi David, l'homme qui avait la foi, a été meurtrier et a couvert des meurtriers ! 

Loin de moi la volonté de l'accabler par ces propos, mais simplement  d'attirer l'attention sur le fait que cet homme était de la même nature que vous et moi.

Et j'aime le fait que l'auteur de l'article prenne la peine de préciser qu'il ne faut pas que les lecteurs contemporains de la Bible accordent à ce crime, -parce tout de même, il s'agit du roi David- un caractère religieux ou saint.

La politique reste la politique, que nous soyons croyants ou pas. Et la politique est menée par des êtres humains, qu'ils soient croyants ou non. Partant de ce postulat, il convient au lecteur contemporain de condamner avec sévérité l'acte criminel,  tout en se demandant avec humilité comment il aurait vraiment agi à sa place. 

Alors, crime d'état ou vendetta ? Pour moi vendetta maquillée en crime d'état, histoire de faire croire avoir agi pour l'intérêt général. Mais comme tout crime, je suis persuadée que celui-là a laissé des rejetons de haine derrière lui. La suite du récit le prouvera d’ailleurs.

Isabelle Moumié (Paris)

 

 

La parole est à la défense : 

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les assesseurs, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur l'avocat général.

J'assiste Monsieur Joab qui est poursuivi pour homicide volontaire.  

Je tiens à préciser tout de suite qu'il s'agit d'un véritable procès politique à l’encontre de mon client ! Joab a avoué en garde à vue avoir tué Abner. Bien que mon client avait un mobile pour assassiner cet homme responsable de la mort de son petit frère Assaël, je me place délibérément sur un plan politique pour expliquer cette action sanglante. 

Abner, chef de guerre, a servi fidèlement le roi Saül de son vivant. On sait combien ce monarque s'est opposé frontalement à David menaçant continuellement de le tuer. Le revirement d'Abner proposant ses services au roi David ne peut à mes yeux se comprendre que par opportunisme politique et instinct de survie : lorsqu'un régime politique est renversé, les anciens dignitaires du pouvoir s'efforcent toujours de se refaire une  virginité en mettant au service du nouveau pouvoir leurs compétences et leurs carnets d'adresses !

Mais Joab n'est pas dupe et lorsqu'il apprend que le roi David l'a reçu au palais et l'a laissé s'en aller en paix, il se met légitimement en colère. Il connaît Abner comme un manipulateur sournois ; il l'a combattu tant de fois dans le passé ! Pour mon client, on ne peut pas lui faire confiance ; le nouveau régime en place ne peut plus travailler avec les dirigeants de «l'ancien monde » ; on ne met pas du vin nouveau dans une vieille outre ! En effet, quel message envoie-t-on ainsi à ses plus fidèles partisans qui ont combattu pour David contre Saül et ses sbires en acceptant ces derniers désormais dans le nouveau gouvernement ? C'est trop facile !

Quant au roi David, son comportement est ambigu ; il s’afflige de la mort d'Abner et se désolidarise de ce meurtre. Quelle valeur doit-on accorder à ses larmes de crocodile lorsque l'on sait qu'il a maintenu sa confiance à Joab au poste stratégique qui était le sien ? Pas de destitution, pas de procès, pas de sanction pour Joab; surprenant non ? Pire encore le « bon » roi fut bien content de trouver Joab, son homme de main, pour s'occuper des sales besognes en organisant la mort d'Urie quelque temps plus tard...

J'ai demandé en vain à ce que le roi David soit entendu à la barre ; mais son statut de chef d’État m'en empêche étant entendu qu'en exercice du pouvoir il est pénalement irresponsable. Je me suis rapproché de son administration pour avoir copie de ce dossier sensible ; on m'a répondu qu'il était classé « secret défense » ; comme par hasard !!!

Ne nous leurrons pas, il s'agit d'un crime politique dans la plus pure tradition des républiques bananières qui certes n'a pas été commandité par le pouvoir directement, mais le maintien à son poste de Joab témoigne bien de la duplicité du roi David dans cette affaire. 

Vous en tiendrez compte lors du prononcé de votre sentence.  

Maître F.F.